Tout lire sur: Revue Les Libraires
Source du texte: Lecture

Maintenant que l’on a remporté l’une des plus grandes récompenses littéraires et qu’on a été projetée sur toutes les tribunes, que peut-on encore écrire sans décevoir? Il semble que l’autrice ne craint pas le risque puisqu’elle s’est aventurée dans une trilogie, Le pays des autres, s’inspirant de son histoire familiale. Le premier tome, La guerre, la guerre, la guerre (2020), pareil pour les deux qui suivront, non seulement ne déçoit pas, mais révèle des facettes différentes d’une écriture que l’on peut qualifier de maîtrisée en ce sens qu’elle réussit à déployer avec force et d’un même élan le cheminement propre de personnages étoffés et les conséquences du colonialisme dans un Maroc profondément ébranlé, notamment par le racisme et l’inégalité des classes.
Entrer dans les coulisses des personnages
Le récit décrit la rencontre de Mathilde, une Alsacienne vive et pétillante, et d’Amine, un Marocain qui lors de la Deuxième Guerre rejoint les troupes françaises. Ils tombent amoureux et, une fois la France libérée, partent s’installer près de Meknès sur les terres arides qu’Amin a héritées de son père. Tandis qu’il s’échine à faire fructifier le domaine, Mathilde est restreinte à l’entretien de la maison et à l’éducation des enfants. « Elle les aimait d’autant plus qu’elle avait renoncé à tout pour eux. Au bonheur, à la passion, à la liberté. Elle pensa : “Je me déteste d’être ainsi enchaînée. Je me déteste de ne rien préférer à vous.” » Les sentiments mêlés confèrent au roman épaisseur et densité, reflétant aussi bien les contradictions internes des protagonistes que la situation sociopolitique du pays. Le couple franco-marocain de Mathilde et d’Amine constitue le socle de cette dichotomie qui, si elle oppose et divise, s’enrichit aussi des emprunts respectifs.
Leurs enfants, Aïcha et Selim, porteront la spécificité de posséder deux nationalités, leur dérobant le droit d’appartenir tout à fait au pays même qui les a vus naître, étant un peu trop Français pour représenter de véritables Marocains. Le même phénomène touchera Mia et Inès, les filles d’Aïcha, parties poursuivre leurs études en France où là-bas, elles seront un peu trop Marocaines pour être Françaises. Il et elles porteront différemment leur double identité et Leïla Slimani considère que le roman incarne une des seules façons de sonder la particularité des ressentis « pour éviter justement des généralisations comme on peut avoir tendance à en faire ». En se concentrant sur la singularité des individus, on empêche d’ériger en dogmes des idées reçues où l’originalité des trajectoires personnelles est gommée au profit de raccourcis simplistes qui peuvent devenir dangereux lorsque fondés en idéologies. « L’altérité à la fois nous attire et en même temps nous effraie, d’autant plus quand elle est l’objet de manipulations de la part des pouvoirs politiques, qu’on nous met dans la tête que l’autre nous menace, que l’autre nous envahit. […] Cette peur que l’autre, s’il vient chez moi, va vouloir me rendre comme lui, va vouloir transformer ce que je suis. Et je crois que mon livre raconte exactement l’inverse, c’est-à-dire que quand deux forces différentes se rencontrent, elles ne sont ni obligées de se combattre ni de s’annuler. Elles créent quelque chose d’autre. »
La définition de soi
Le déracinement ne concerne pas seulement ceux et celles qui immigrent, il peut être intérieur, comme il l’est pour Mehdi, le mari d’Aïcha. Il n’a jamais quitté son pays, mais en tant que transfuge de classe, il s’est arraché à ses origines et s’est évertué à les effacer. « Il n’est jamais parti et pourtant j’ai toujours su qu’il était exilé de quelque part », dira de lui sa fille Mia. Parce qu’au-delà de l’identité, il est avant tout question dans les romans de Leïla Slimani de l’individualité mesurée à la conformité et à la situation sociale. Bien qu’Amine réussisse à s’élever au-dessus de sa condition de pauvre paysan, il peine à endosser sa nouvelle position. Mathilde quant à elle aura à réfléchir sur ses multiples renoncements et à apprendre à conserver malgré tout une part d’elle-même. Dans le tome deux, Regardez-nous danser (2022), puis dans le tome trois, J’emporterai le feu (2025), les générations suivantes devront de la même manière s’interroger sur leurs aspirations et leur accès au bonheur. « Nous sommes tous travaillés par les mêmes grandes questions qui sont celles de l’amour, de la morale, de la peur, de l’ambition. Et en ça aussi, j’espère que le roman puisse être universel », dit l’autrice. Les préoccupations, les appels, les élans, les émotions, les bifurcations sont autant de fils se chevauchant, créant des tracés d’existence construits de ces divers composés.
Si les femmes prennent une grande place dans le roman de Slimani et qu’on y voit comment elles sont reléguées au rang d’être de second ordre, la vie n’est pas nécessairement facile pour les hommes. Selim, le fils de Mathilde et d’Amine, paie les frais du poids d’un héritage qui ne correspond pas à ses désirs. À qui profite donc un destin qui ne respecte pas vos quêtes fondamentales? « Il n’y a pas que les femmes qui souffrent du patriarcat, les hommes aussi », explique l’écrivaine dont la pluralité des voix est très importante. En exposant les pensées de chaque personnage, elle souhaite rapporter des visions, des combats intimes, des rêves que tous transportent et qui façonnent l’ensemble du monde; en prenant conscience de la réalité de chacun, il apparaît tout à coup plus facile de comprendre et de nuancer. Car les extrêmes sont toujours une menace pour l’humanité. « Je pense qu’un idéal devient dangereux quand il cesse de se questionner, quand il n’est pas généreux, quand il n’est pas indulgent, quand il est un instrument pour écraser les autres et leur dire que ça n’est pas comme ça qu’ils doivent vivre. »
Depuis toute jeune, l’autrice franco-marocaine Leïla Slimani pense à l’écriture. Elle en avait une idée très poétique qui ne tenait pas nécessairement compte de tout le labeur que cela pouvait signifier. Maintenant qu’elle exerce le métier, elle saisit un peu plus de quoi il en retourne. Elle sait surtout que pour elle, à l’instar d’un alliage insécable, la vie sans l’écriture est impossible. « Je ne peux pas m’empêcher de ressentir, dès lors que je ne suis pas entièrement dans l’écriture, une forme de culpabilité, une forme de douleur de ne pas être à ma table de travail, une forme presque d’absurde. À quoi ça sert de vivre si je n’écris pas? À quoi ça sert de préparer à manger, de m’asseoir, de rire, de boire, si ce n’est pas quelque chose qui sera matière pour écrire? Je sais très bien que ça n’est pas raisonnable, mais je ne peux pas m’en empêcher. Et au fond, pour moi, la seule vie dans laquelle j’arrive à être entièrement et dans laquelle je trouve un sens, c’est l’écriture. Pour moi, là, c’est vraiment la vie. »
Leïla Slimani participera à un entretien dans le cadre du festival Québec en toutes lettres le 18 octobre à 17h30 à la Maison de la littérature.
Photo : © Francesca Mantovani/Gallimard






