Un jour de tempête, l’entretien se déroule en tête-à-tête avec Nicholas Giguère. Un empêchement de dernière minute retient Mégane Desrosiers, corédactrice en chef, loin de la rencontre. L’entrevue n’en demeure pas moins fidèle à l’esprit de la codirection qu’ils forment depuis 2025.
Deux voix, une direction. Depuis l’an dernier, Lettres québécoises avance en binôme, conjuguant héritage et présent. Nicholas Giguère et Mégane Desrosiers ne cherchent ni la rupture spectaculaire ni la simple continuité : ils travaillent dans la nuance, la durée, l’attention portée aux textes. Leur première année complète à la barre se clôt sur un constat partagé — celui d’avoir consolidé une pratique exigeante, tant sur le plan critique que sur le plan formel.
Cette dynamique repose aussi sur un choix personnel clair. « Si on m’avait proposé la rédaction en chef seul, j’aurais hésité. En corédaction en chef avec Mégane, j’ai accepté immédiatement », confie Nicholas Giguère, qui souligne l’évidence de leur entente et la complémentarité du duo, sans jeux d’ego, qui rend la codirection naturelle au quotidien. Dans ce tandem, il a la responsabilité de l’ossature du cahier Critique — repérage des parutions, sollicitation des services de presse, coordination des collaborateurs et des collaboratrices — ainsi qu’une part des tâches administratives et des parties « Vie littéraire » et « Création » qui composent la revue. De son côté, Mégane Desrosiers prend en charge l’édition du cahier Critique, avec une sensibilité fine aux écritures contemporaines et aux formes intimes. Ensemble, ils font de Lettres québécoises un espace de réflexion active, où la littérature se lit, se discute.
Le cahier Critique : une référence incontournable
Cette rigueur se manifeste d’abord là où le lectorat attend le plus de Lettres québécoises, c’est-à-dire dans sa section « Critique ». « Le cahier Critique, c’est l’épine dorsale de notre périodique », résume Nicholas Giguère. Existant depuis les débuts de la revue, il en demeure le socle. Bien plus qu’un survol de l’actualité littéraire, il constitue un lieu de pensée, un espace où l’art de commenter une œuvre est envisagé comme un véritable geste d’écriture.
« Pour moi, la critique est un genre littéraire à part entière, proche de l’essai », poursuit-il. Ici, elle n’est ni un verdict expéditif ni un outil promotionnel. Elle repose sur un travail d’écriture minutieux, sur un raisonnement étayé, sur une lecture précise des systèmes formels et symboliques des œuvres. Depuis l’abandon des cotes et des étoiles, le périodique affirme clairement sa position : la littérature ne se résume pas à une note.
« Une critique rigoureuse, ce n’est pas dire “j’ai aimé” ou “je n’ai pas aimé” : c’est construire une lecture, citer, analyser le fonctionnement d’un texte », insiste-t-il. Cela suppose du temps, de la langue, une prise de position claire — qu’elle soit enthousiaste, réservée ou franchement négative.
Se montrer critique, c’est aussi affirmer une ligne déontologique claire. « La rigueur, c’est aussi une éthique : éviter les conflits d’intérêts, refuser le copinage, diversifier les maisons d’édition », rappelle Nicholas Giguère. Cette vigilance se traduit par des règles explicites : « À Lettres québécoises, on ne critique pas les livres de ses proches ni ceux de sa propre maison d’édition. »
Cette rigueur n’est pas une posture défensive, mais une condition de crédibilité. Dans un contexte où les réactions peuvent être vives, parfois polarisées, la revue persiste à croire que la prise de position doit aller au bout de ses choix, sans céder aux pressions ni chercher à plaire à tout prix. « La critique, c’est aller au bout de ses convictions sans céder aux sirènes de la complaisance », résume-t-il. Ici, il s’agit de ne pas fléchir.
Les signatures du cahier Critique sont multiples : écrivaines, écrivains, libraires, universitaires. Ce qui les rassemble n’est pas une école, mais une responsabilité commune: lire sérieusement et écrire avec tenue. La subjectivité y est reconnue, mais jamais laissée à elle-même. Elle s’appuie sur des arguments, des comparaisons, une connaissance vivante de la littérature.
Dossiers : une mixité de regards
Si le cahier Critique donne le tempo de la revue, les dossiers en dessinent l’amplitude. Pensés en alternance — les sujets thématiques varient avec la mise en avant d’auteurs et d’autrices —, ils sont conçus comme des ensembles étoffés, pluriels, assumant la complexité des œuvres abordées.
Nicholas Giguère parle volontiers de courtepointe : un assemblage de pièces distinctes — entretiens, essais, textes de création, hommages — qui composent un portrait riche et nuancé. Un dossier Lettres québécoises ne se contente pas de survoler : il creuse, il confronte, il met en dialogue. Cette manière de concevoir les dossiers repose sur un même parti pris que celui qui guide le cahier Critique: la littérature mérite du temps, et une véritable hauteur de vue. Refusant la logique du texte unique ou du commentaire rapide, le périodique revendique une pensée lente, structurée, collective.
Diversité des voix et rampe de lancement
« La diversité fait partie de notre ADN », affirme Nicholas Giguère sans détour. Rien de tout cela ne se pense en vase clos. Cela s’inscrit dans une attention constante aux voix qui traversent — et transforment — le paysage littéraire. Lettres québécoises revendique une pluralité réelle : des générations, des formes, des trajectoires, des écritures queers, migrantes, autochtones, émergentes ou chevronnées.
La revue se conçoit aussi comme une plateforme de lancement. En effet, publier dans ses pages équivaut parfois à une première apparition dans un espace reconnu. Là où le livre suppose souvent un long parcours avant publication, le magazine permet l’essai, l’expérimentation, la prise de parole. Ce lieu rend possibles l’existence, la mise en partage et la résonance de textes.
Cette ouverture se manifeste également au sein du comité de rédaction, conçu comme un espace consultatif dynamique, appelé à se renouveler constamment. Les idées y circulent, on délibère sur les angles, les propositions sont confrontées. Plutôt qu’une structure rigide, Lettres québécoises favorise la fluidité et l’échange.
Réels défis
« Publier une revue littéraire en 2025 est un pari audacieux », constate Nicholas Giguère. L’exercice se réalise dans un contexte matériel de plus en plus contraignant : hausse des coûts d’impression, fragilité des subventions, lourdeur administrative, dépendance aux abonnements.
L’équipe permanente est réduite, ce qui implique une forte polyvalence : chacun se voit confier à la fois des responsabilités éditoriales et logistiques. Cette polyvalence leur permet de progresser, mais au prix d’une énergie constante. Le modèle économique repose largement sur les abonnements, que l’équipe cherche à élargir, notamment auprès des étudiantes et étudiants, des cégeps et des universités.
Dans un monde saturé de contenus numériques, s’abonner à une publication papier devient un acte moins spontané. Lettres québécoises répond en misant sur la qualité de l’objet, sur la force du fond, sur une occurrence accrue dans les milieux de formation et les événements littéraires.
À l’approche de son demi-siècle d’existence, la revue, fondée en 1976, ne se contente pas de regarder en arrière. Elle avance avec lucidité, consciente de son rôle et de ses limites, mais aussi de ce qu’elle souhaite continuer à provoquer chez celles et ceux qui la lisent. « Je ne veux pas que le lecteur ou la lectrice reste impassible », confie Nicholas Giguère.
Être critique aujourd’hui, ce n’est pas surplomber les œuvres ni les juger de loin. C’est accepter d’entrer en conversation avec elles. C’est refuser l’indifférence.
Photo de Nicholas Giguère, corédacteur en chef, Alexandre Vanasse, éditeur et directeur artistique, et Mégane Desrosiers, corédactrice en chef : © Camille Sanschagrin




