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Dans Les déterrées, Katia Belkhodja oscille entre rire et sérieux pour raconter l’histoire d’une famille algérienne qui a immigré au Québec. Une histoire familiale trop lourde à porter, mais qu’elle a fini par coucher sur papier pour que la parole se libère. Et pour que ses fils comprennent un jour le poids de ce passé peuplé de fantômes.
Publié à 11 h 00
Dans le café du Vieux La Prairie où elle a passé de longs moments à écrire ce troisième roman, Katia Belkhodja rappelle les paroles de son grand-père, qui disait toujours : « Ils peuvent tout te prendre sauf ce que tu as dans la tête. »
Ce « ils » que ses enfants ne connaîtront heureusement jamais, ce sont les colons, les soldats français, les intégristes… « Pendant des générations, dit-elle, la violence coloniale, la violence sociale, s’est cristallisée sur les gens, en Algérie. J’ai écrit ce livre pour que nos enfants comprennent nos fêlures. Pour que toute la violence que [notre histoire familiale] contient se dépose ailleurs que dans nos enfants. »
Comme la narratrice des Déterrées, Rym, Katia Belkhodja était adolescente lorsque sa mère a commencé à envoyer ses poèmes à des concours de poésie. « Elle m’avait demandé : ‟Pourquoi tu n’écris pas notre histoire ?” À 14 ans, qu’est-ce que j’en comprenais de tout ça — de traumatisme de départ, de sacrifice et de résistance, de survie ? Mais je savais que j’allais le faire un jour. »
PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE
Katia Belkhodja

Je pense que j’avais besoin d’avoir eu trois enfants, d’avoir vécu des choses et même peut-être d’avoir vécu la pandémie qui a réactivé des trucs pour écrire cette histoire-là.
Katia Belkhodja
Entre passé et présent, de part et d’autre de l’Atlantique, elle retrace une histoire familiale qui n’a commencé ni avec l’immigration ni avec la décennie noire – cette période des années 1990 qui a fait sombrer l’Algérie dans une guerre civile sanglante –, mais bien avant.
Les déterrées du titre, ce sont toutes ces personnes, en particulier des femmes, « qui ont existé et qu’on a effacées, dont on ne saura jamais les noms, qui ont été enfumées [durant la colonisation] », précise Katia Belkhodja. « Je voulais vraiment extirper du sol tous ces gens-là. »
« J’avais vraiment peur que le roman soit trop lourd parce qu’il y a beaucoup de choses très graves qui se passent, qui sont inscrites dans l’histoire de ces gens-là », ajoute l’autrice, qui enseigne également la littérature au cégep de Saint-Hyacinthe.
Mais même s’il évoque la colonisation, la guerre d’Algérie et ses cicatrices, le roman est en fait teinté de notes tragi-comiques qui nous empêchent de sombrer dans la mélancolie ou l’apitoiement.
Déterrer les fantômes
Sans surprise, il y a beaucoup de l’autrice dans son personnage de Rym, qui grandit avec sa mère sur la Rive-Sud de Montréal, entourée de sa tante, de son oncle, de ses cousines, d’un grand-père particulièrement attachant et de bien des fantômes. Mais on pourrait également la reconnaître dans le personnage de la cousine Inès, « avec tout son surplus d’intensité ». Deux adolescentes qui appartiennent, selon elle, à « la génération et demie », puisqu’elles ne sont ni vraiment des immigrantes de première génération ni de deuxième génération.
« On est à la fois dedans et dehors, et ça nous permet de porter le récit, de le ressentir, mais de ne pas être tellement alourdies par le récit qu’on en est écrasées. La génération de nos parents n’est pas capable d’en parler, et la génération de nos enfants ne connaît que des bribes du récit. »
Derrière ses traits d’esprit et son humour, son personnage de Rym remplit à la perfection le rôle de ce qu’elle appelle dans le roman « la bonne immigrante ». Exemplaire pour rendre hommage à ses parents — et à tous les sacrifices qui ont été faits en son nom. Mais qui doit « justifier son existence à chaque détour et offrir son récit en pâture » chaque fois qu’on lui demande d’où elle vient.
Il faut qu’elle se montre digne de l’espace qu’elle occupe dans une société qui, même si elle écoute La Bottine Souriante le 31 décembre, la verra toujours comme un corps étranger.
Katia Belkhodja
Malgré les nombreux chemins sur lesquels le roman nous entraîne, Les déterrées est avant tout une histoire de transmission. De résistance. De fierté. Car en dépit de toutes les épreuves que les femmes des générations précédentes ont dû traverser, elles vivent encore à travers celles qui leur ont succédé et les rendent plus fortes encore. « Je suis soutenue en permanence par une armée de fantômes qui me porte », lance Katia Belkhodja.
Les déterrées
Mémoire d’encrier
400 pages





