À l’ère de la publication de masse, où le livre est trop souvent relégué à un statut éphémère, disparaissant en quelques jours voire quelques heures des tables de présentation des librairies, des maisons d’édition indépendantes font le choix audacieux et réfléchi de publier moins, mais mieux. C’est le cas des éditions du passage, qui célèbrent cette année leurs 25 ans d’existence. Vingt-cinq années consacrées à faire naître la beauté, la réflexion et le sens, à travers un catalogue longuement mûri, par nature inclassable et d’une pertinence essentielle.
L’étincelle de ce projet un peu fou, qui va à contre-courant de la philosophie du milieu éditorial, vient de sa directrice générale, Julia Duchastel-Légaré. C’est lors de ses études à Paris qu’elle découvre cette culture du beau livre, portée par certains éditeurs tels que Phaidon. En comparant la production européenne à celle du Québec, elle constate l’écart évident entre la très grande qualité de la production artistique québécoise et celle, plutôt inconstante, des monographies. Germe donc l’idée de créer une maison dont la volonté est de proposer un contenu abouti et exigeant tout en ayant à cœur d’élaborer des livres à la facture recherchée.
Depuis leur création en 1999, les éditions du passage font du beau livre un principe
fondamental, tout comme celui d’offrir un espace de rencontre au cœur de leurs publications. Rencontre, d’abord, entre les différentes disciplines artistiques dont le dialogue éclaire la pratique de l’une et de l’autre, mais également entre l’univers de l’artiste et son éditeur. Chaque livre étant traité comme un objet unique, l’idée n’est jamais de couler l’univers d’un créateur dans un moule, mais bien de concevoir un objet à sa mesure. C’est pourquoi l’éclectisme de la production s’impose comme un choix éditorial assumé, véritable marque de commerce de la maison. Il y a aussi une préoccupation à protéger et à transmettre au public le patrimoine culturel québécois; l’édition du livre Le Lactume par exemple a permis aux lecteurs de découvrir les dessins de Réjean Ducharme qui autrement n’auraient été accessibles que par l’entremise d’archives.
Parmi les projets qui illustrent le mieux la philosophie des éditions du passage, on trouve Agence Stock Photo : Une histoire du photojournalisme au Québec. Ce collectif, qui mêle habilement histoire et photographie, retrace les 30 ans en images de l’Agence Stock. Du référendum de 1995 au printemps érable, ces clichés sont non seulement les témoins de notre histoire, mais ils ont également façonné durablement notre mémoire collective. Une autre publication d’importance est celle, en 2012, du livre Toqué! du chef Normand Laprise. Ce qui aurait pu être un simple livre de
recettes, étapes de préparation sur la page de droite, photo sur celle de gauche, est devenu un projet artistique de grande envergure mené sur plus de trois ans. Outre les photos grandioses des plats qui ont fait la renommée de l’établissement, le livre dévoile l’envers du décor, mettant de l’avant les pensées intimes du chef, ses techniques ainsi que l’apport évident des producteurs. Fruit d’un travail en commun de longue haleine, Toqué! marque un précédent quant à la vision qu’a le grand public québécois des livres de cuisine.
Saluées pour leur contribution notable à la production de monographies au Québec, les éditions du passage ont également su s’attirer la reconnaissance du milieu littéraire, notamment grâce à leur collection de poésie à l’élégance intemporelle, qui souffle, cette année, sa vingtième bougie. Le choix de publier uniquement deux à trois titres par saison relève d’un défi de taille sur le plan de la visibilité, surtout face aux maisons d’édition spécialisées qui produisent à plus gros volume. Voilà pourquoi l’attribution d’un Prix littéraire du Gouverneur général en 2014 au recueil L’anarchie de la lumière du poète José Acquelin a été particulièrement significative, tant pour la reconnaissance des pairs que pour la capacité des lecteurs à mieux situer la collection dans son ensemble, elle qui, depuis ses débuts, publie des textes forts et actuels. Cette année ne fait pas exception avec le premier recueil de poésie de l’autrice Dominique Fortier, Notre-Dame de tous les peut-être, ainsi que les troisièmes recueils du poète et libraire Stéphane Picher, Retour sur terre, et de la poétesse Carol-Ann Belzil-Normand, Vamp.
Interrogées sur les défis auxquels fait face leur maison d’édition, Julie Clade, responsable de l’édition, et Julia Ros, responsable de la collection poésie et des communications, évoquent les changements dans les habitudes et le pouvoir d’achat des lecteurs qui les ont amenées à repenser leur offre pour mieux répondre aux attentes du public. C’est ainsi qu’est née la collection « Autour de l’art », proposant des monographies d’artistes, toutes disciplines confondues, à des prix plus doux. Vient également en tête le souci de la découvrabilité qui ne s’est qu’amplifié avec la disparition de la plupart des médias culturels. Pour contrer cette problématique, l’équipe a parié sur la médiation avec les institutions culturelles ainsi que sur le rapprochement de leurs liens avec les libraires, ces passeurs de culture. Cet enjeu est d’une importance capitale pour une maison qui ne publie que six à huit ouvrages par an et qui souhaite défendre ses titres sur un long terme. Car oui, chez les éditions du passage, chaque ouvrage est pensé comme un livre de fonds: une publication dont la pertinence ne se démode pas avec le temps et qui devient une référence, à revisiter au fil des ans.
Et qu’en est-il de l’avenir? Si l’envie est de continuer à développer des genres qui animent l’équipe d’édition, pensons à la collection jeunesse qui a pris son envol en 2019, le futur reposera d’abord sur les mêmes valeurs qui ont su guider les choix de la maison depuis ses débuts, à savoir une philosophie du slow publishing. Cette approche, qui privilégie la qualité à la quantité, se traduit par une attention particulière à chaque étape de la publication, allant jusqu’à soutenir une production 100% locale et à sélectionner, autant que possible, des matériaux certifiés écologiques. Finalement, c’est ce même idéal d’exigence qui guidera l’équipe éditoriale pour la suite, celui du travail bien fait qui satisfait les attentes du lectorat et également, comme le mentionne Julie Clade, dans le choix des textes afin de continuer à soutenir la pluralité des points de vue et de promouvoir des façons différentes d’être et de penser qui permettent de faire avancer la réflexion et advenir le sens.
Photos :
(en haut de gauche à droite)
© Noémie Letu / © Sara Dubost-Delis
(en bas)
© Berger




