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Son auteur, Charles Plisnier (1896-1952) est un écrivain belge qui obtient le prix Goncourt pour ce livre en 1937 et devient le premier lauréat qui ne soit pas Français. Avocat, auteur à la prose classique, il fait ici le récit de ses années au service du communisme. Dès 1919 en effet, il rallie le mouvement et prend même la tête du Secours rouge international chargé de venir en aide aux révolutionnaires emprisonnés un peu partout dans le monde. Mais bientôt, il se montre critique face à l’évolution de l’URSS et est exclu du parti communiste belge sous l’accusation de trotskysme.
Ce sont là bien des traits qu’il prête à son narrateur, ce mystérieux « je » qui, au-delà des similitudes biographiques, ressemble fortement à Plisnier par ses questionnements et sa psychologie. Qualifié de traître par ses anciens camarades, revenu de ses illusions, le narrateur comme Plisnier ne peut s’empêcher d’éprouver nostalgie et attachement aux héros qu’il décrit.
« Si je pouvais faire lever ces ombres, vives ou mortes et, dans cette solitude où me voici reclus, retrouver leur compagnie ? » écrit le narrateur en conclusion de son avant-propos. C’est que la Révolution, le sentiment de faire l’histoire et qui plus est en symbiose avec d’autres, les camarades, est un alcool si puissant que même lorsque revenu de son enivrement, Plisnier en décrit les effets, il éprouve encore la force de ses effluves.
Aussi les cinq personnages qui sont au cœur de ses nouvelles demeurent avant tout, avant même d’être des militants, des êtres humains pour qui l’adhésion à la cause, l’engagement total, « matérialistes familiers avec le martyre », est d’abord le fruit d’une expérience personnelle. De petites choses, de petits drames qui les ont poussés à se jeter corps et âme au service d’un parti dont ils refusent de voir — ne peuvent voir plutôt — la dérive criminelle stalinienne.
Le style très (trop) classique instaure une distance certaine avec ses personnages. Il y a une certaine surenchère d’émotions, de postures qui aujourd’hui passe moins bien auprès d’un lecteur moderne. Il est tout empreint d’un romantisme de l’action, des passions, qui semble bien trop grand pour des hommes et des femmes engagés dans l’action. Mais c’est ce romantisme même qui permet de dépasser la question de la morale pour tenter d’atteindre l’humanité au cœur de leur engagement.
Dans la première nouvelle, Pilar Guilhen y Ariaga, issue d’une famille de la haute bourgeoisie espagnole qui donne des leçons de révolutions, se montre plus dur que les durs, avec cet excès de zèle de ceux qui vivent leurs origines comme une faute. Elle partage la vie d’un ouvrier anarchiste, dans un misérable meublé à Paris puis à Bruxelles, renonçant à toute la qualité de sa vie antérieure, non pas tant matérielle que culturelle.
Le raffinement bourgeois des rapports humains, les nuances, la complexité des sentiments et de leur expression, tout cela a disparu en compagnie du fruste et brutal anarchiste uniquement animé par la volonté de détruire une société qui masque ses rapports de classe sous un vernis de sensibilité et de bonne éducation. Le dilemme qui ronge peu à peu Pilar, son déchirement entre ce qui l’a construite et la misère intellectuelle et sentimentale dont fait preuve son compagnon témoigne au plus juste, au plus près du bouleversement psychologique et social que constitue l’adhésion à la révolution.
Ce n’est pas une bataille de principes, une réflexion sur les enjeux, mais un conflit dans sa chair, dans sa manière d’être auquel est confrontée l’Espagnole. « On n’apprend pas à sentir », lâche-t-elle au narrateur qui lui demande s’il « s’agissait pour lui de son pays, de ses frères, du monde ; pour vous seulement de votre cerveau, de votre cœur »…
Et qui fait de Pilar une femme tout à la fois courageuse et lâche, attachante et décevante, terriblement humaine.
À l’autre bout du spectre, le fidèle membre du PC russe, Iégor, qui fait l’objet de la dernière nouvelle, présente une même complexité psychologique, une même profonde humanité. Entre ce stalinien zélé et le narrateur que Iégor considère comme un bourgeois incapable de s’oublier pour défendre la cause, l’animosité est violente. Mais c’est une haine presque naturelle, une donnée sociologique. Le narrateur appartient à une classe qui n’est pas la sienne, une classe qui, selon les évangiles de Lénine et Staline, trahira forcément. C’est dans la nature même du narrateur.
Mais loin de s’en tenir à ce portrait presque classique du fanatisme stalinien, Plisnier nous présente aussi un autre visage de Iégor. Celui qui n’a pas su éteindre totalement en lui son goût de la musique, ce qui aux yeux des tchékistes passerait pour une passion coupable et qui pour Plisnier est l’indication même que Iégor appartient encore à l’humanité. Au cours d’une soirée dans l’appartement parisien de Iégor, ce dernier se met à jouer du piano et le narrateur se laisse gagner par la musique.
« Quand Iégor ferma le piano, nous sourîmes. Pensais-je alors qu’il se trouve par delà ces mythes qui mènent le monde, plus loin, plus bas que les hommes, de tels climats où les ennemis n’ont plus besoin de mots pour s’aimer ? »
Ce serait une erreur de prendre ce livre comme une dénonciation sans fard du stalinisme et plus largement de toute pensée révolutionnaire, qui dresserait un portrait farouche des désillusions survenues après l’espoir suscité par la révolution russe. Nombre de critiques ont inscrit ce roman dans la longue lignée des œuvres à charge contre le stalinisme et lui ont trouvé un écho avec le présent, un exemple à méditer pour ne pas tomber dans l’extrémisme et le fanatisme, une salutaire mise en garde toujours actuelle contre les faux espoirs d’un changement radical de société.
Mais ce serait passer à côté du roman de Plisnier. Son talent et ce qui fait la valeur de ce roman, c’est de s’intéresser à ceux qui ont participé à ce combat, non pas les dirigeants, les leaders, mais les hommes et les femmes qui, emportées par ce grand souffle, ont sacrifié leur existence, sans bruit, sans espérer ni gloire ni récompense. À ceux-là, Plisnier reste attaché comme à des frères et des sœurs d’humanité, incertain lui-même de ses choix, bien au-delà des certitudes et de la morale, là où « les ennemis n’ont plus besoin de mot pour s’aimer »…
Carl Aderhold — Avril 2026
Par Les ensablés
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