Source : Le Devoir
«Les incels. Du clic à l’attentat»: Internet comme matrice d’une haine misogyne | Le Devoir
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Publié le 25 octobre
Avec Les incels. Du clic à l’attentat, la journaliste norvégienne Annvor Seim Vestrheim dissèque un monde où la frustration masculine se mue en doctrine mortifère. Loin du cliché du geek isolé, elle révèle une communauté soudée par la haine des femmes et un profond désir de revanche.
On aurait tort d’y voir une simple curiosité d’Internet. En 2024, l’arrestation à Londres d’un jeune homme ayant planifié une attaque inspirée d’Elliot Rodger — figure martyre du mouvement incel — a rappelé combien la menace dépasse la sphère virtuelle. Né dans les tréfonds du Web, ce courant de « célibataires involontaires » s’est mué en idéologie globale, trouvant écho chez des hommes persuadés d’être lésés par les femmes. Qu’il s’agisse d’Anders Behring Breivik en Norvège ou d’Alexandre Bissonnette au Québec, les ramifications de cette haine antiféministe sont bien réelles : un même ressentiment, nourri en ligne, qui finit par verser dans le sang.
Contraction d’involuntary celibate, le terme incel désigne ces hommes qui s’estiment condamnés au célibat par la faute des femmes, jugées trop libres ou trop puissantes. Ce qui pourrait n’être qu’un symptôme de la solitude contemporaine s’impose, sous la plume précise et sans fioriture de Vestrheim, comme une idéologie cohérente et terrifiante, une contre-culture viriliste en pleine expansion.
Femmes, boucs émissaires
Installée en Norvège et diplômée en science politique à Montréal, l’autrice s’est immergée dans le plus grand forum incel, Inceldom Discussion. Elle y observe un univers codé, peuplé de « Chads », de « Stacys » et de la fameuse « pilule noire », où la misogynie s’habille des atours de la science. Dans ce monde clos, la biologie sert d’alibi à la domination masculine et transforme les femmes en boucs émissaires de toutes les frustrations.
Loin de toute caricature, Vestrheim décrit un véritable groupe idéologique, avec ses codes, ses gardiens du dogme et ses martyrs. Le forum devient une fabrique identitaire où circulent des notions mêlant darwinisme social, racisme, antiféminisme et fantasmes d’en découdre. Cette « chambre d’écho masculine », écrit-elle, agit comme un incubateur de radicalisation, où il n’est plus question de désir, mais de la survie symbolique d’un patriarcat blessé.
De Marc Lépine à Alek Minassian, d’Elliot Rodger à Breivik, la journaliste retrace une même lignée idéologique, celle d’hommes persuadés que leur virilité perdue ne peut se reconquérir que dans la violence. Refusant la facilité médiatique qui les réduit à des « loups solitaires », elle replace la brutalité incel dans son cadre politique indiquant que ce n’est pas une dérive individuelle, mais un projet collectif. « Peu d’incels prendront les armes, mais les idées qui les inspirent sont déjà des armes », note-t-elle.
Lucide, l’autrice invoque les travaux de chercheurs comme Francis Dupuis-Déri et Joel Finkelstein. Elle démontre comment les discours antiféministes migrent insidieusement du Web vers la société. Derrière les mèmes et les blagues sexistes se tisse un continuum idéologique où la haine des femmes se banalise et devient une grille de lecture du monde.
Solide et riche en détails, l’ouvrage s’impose comme une lecture incontournable, servie par une écriture limpide et sans complaisance. Plus qu’une enquête sociologique, c’est un signal d’alarme. À l’heure où les droites antiféministes gagnent du terrain et où les gourous misogynes se déploient en vedettes toxiques, Annvor Seim Vestrheim rappelle qu’Internet n’est pas un simple espace virtuel, mais un champ de bataille idéologique dont on commence à peine à mesurer la portée.
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