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Ils sont partis pour oublier leurs chaînes. L’ailleurs les ramène à leur lutte d’origine.
Neige Sinno et Sorj Chalandon ont en commun d’avoir subi des abus durant leur enfance. Sinno a raconté dans Triste tigre les agressions sexuelles commises sur elle par son beau-père durant son enfance et son adolescence. Chalandon reçut pour sa part les assauts d’un père violent et mythomane. Tous deux relatent dans leur dernier livre un voyage fondateur de jeunesse où ils ont été à la rencontre de mouvements d’émancipation des opprimés, des luttes qui font écho aux leurs, sans surprise. Le voyage ne se fait-il pas toujours de soi à soi?
Dans La Realidad, Sinno raconte son voyage au Mexique, accompagnée de son amie Maga, alors qu’elles sont âgées de 25 et 27 ans. Elles étudient à l’Université du Michigan et partent pour le Chiapas avec l’idée de rencontrer le sous-commandant Marcos pour lui offrir des livres de théorie marxiste. Elles souhaitent parvenir au village où se trouverait l’icône altermondialiste, membre dirigeant de l’armée zapatiste, combattant pour les peuples autochtones et les minorités exclues. Elles ne rejoindront jamais ce village, nommé la Realidad, parachutées sur la route d’un périple sans boussole, une aventure surtout intérieure, comme celle de tous ces « enquêteurs infatigables de causes perdues » auxquels la narratrice s’identifie.
Premier texte autobiographique de Sinno écrit avant Triste tigre, ce récit interroge une pensée qui cherche à se décoloniser. Formée en littérature, Sinno a une connaissance d’abord livresque du monde, du Mexique. Elle a lu Juan Rulfo, Roberto Bolaño et Antonin Artaud, qui a visité le Mexique en 1936. La quête d’Artaud, surtout, éclaire la sienne, en tant que voyage vers l’altérité visant à se déposséder et à se libérer en se projetant dans l’autre. Un pied dans la réalité, un pied dans la fiction, Sinno joue avec le nom de ce village qu’elle ne rejoindra pas, ce double fantôme, fictif, que la littérature invente, comme ce Mexique rêvé par Artaud, dont la folie qu’elle refuse d’idéaliser lui permet de réfléchir à des questions identitaires, aux exilés qui ne trouvent pas leur place en ce monde, aux opprimés aussi, à la cause zapatiste, qui veut que le peuple commande, que chacun conquiert sa propre liberté.
Sans jamais émettre de réponses claires et définitives, Sinno déploie des questions avec finesse, humour et intelligence, comme dans Triste tigre, en déroulant une pensée en spirale qui se ramifie et ouvre de multiples pistes. Il est question d’une fusion amicale faite d’incompréhension, puis de sa dissolution. Elle cherche les motivations profondes du voyage : « Je voulais me trouver une place, même toute petite, et rester là un moment », écrit-elle, saisissant que quelque chose d’important se joue pour elle à ce moment-là, dans ce pays très loin de l’endroit où elle a vécu l’enfer, qui deviendra le sien quelques années plus tard. Le début d’une lente métamorphose faite de la grande part d’inconnu qui l’accompagne toujours.
Revenant ensuite à deux rencontres zapatistes, une fois avec sa fille et son amoureux, une fois seule, Sinno participe notamment à un atelier où des femmes sont invitées à raconter les agressions subies, mais découvre que chez les zapatistes, on prétend qu’aucun abus sexuel sur des mineurs n’a jamais lieu. Sceptique, Sinno laisse le livre se refermer sur le doute, celui-là même qui guide ce récit sans destination précise, un voyage qui ramène à soi, à notre incertitude. « On ne voyage pas de l’ignorance à la vérité, mais d’une ignorance à une autre. » Récit de formation atypique et d’une prose sachant dire avec simplicité le complexe, La Realidad rend compte de la route sinueuse qui mène le voyageur vers l’autre, puis le fait revenir à lui-même.
Réfugié chez les maos
Chalandon raconte pour sa part son départ du lycée, de Lyon et de sa famille, alors qu’il a 17 ans et fuit un père raciste, antisémite et violent. On est en 1970, il rêve d’Ibiza et de Katmandou, mais se retrouve à la rue à Paris pendant presque un an. Initiation à la dure, immersion dans le froid, la faim et la misère, Le livre de Kells suit le parcours de ce jeune homme secouru par des maoïstes, qui s’engage auprès de la Gauche prolétarienne. Kells, son nom d’emprunt trouvé dès lors qu’il part en clandestinité, en référence à un évangéliaire irlandais du IXe siècle, découvre l’implication politique d’une jeunesse ivre de justice sociale. De sa prose économe, rythmée, poétique, Chalandon nous livre un épisode majeur de son histoire personnelle et rend hommage à des frères et sœurs d’armes qui formeront sa seconde famille. Le livre trace un portrait fascinant de ces années parisiennes agitées politiquement, où surgit par exemple la figure admirée d’Angela Davis : « une combattante. Ce que j’attendais des femmes », écrit-il, et qui devient dans les fantasmes du jeune homme la sœur imaginaire de sa mère, mais aussi Sartre et tant de figures importantes de cette époque mythique.
Kells se bat-il contre son père, pour venger son enfance? La question en suspens rejoint celles posées par Sinno sur les raisons de son attirance pour un groupe d’émancipation des opprimés. Une chose est sûre, c’est que ce garçon « réfugié chez les maos comme on tente d’échapper à son père » nous devient si attachant qu’il est difficile de refermer Le livre de Kells sans avoir envie de le prendre dans nos bras.
D’un trip d’acide qui donne lieu à une scène totalement loufoque, jusqu’à quelques dérapages, dont la mort brutale du copain militant Pierre Overney, on suit la construction fragile d’une identité chez un enfant échappé d’un foyer hostile, puis livré à la rue, qui découvre le prix de la liberté. Un enfant à qui il faudra tout apprendre. Débrouillard, futé, il échappe plusieurs fois à des situations critiques qui auraient pu le perdre. La solidarité des naufragés croisés sur sa route lui redonne foi en l’humanité, jusqu’à ce qu’il assiste à la dissolution de la Gauche prolétarienne en 1973. La fin de l’utopie gauchiste maoïste coïncidera pour lui avec le début d’une carrière de journaliste à Libération, mais au passage, il perdra des amis et des idéaux.
Photo : © Justine Latour





