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Relater quatre-vingts ans de la vie d’une librairie sur trois générations n’arrive pas tous les jours. D’abord le nombre d’années impressionne. Il n’en existe pas tant, des commerces où la culture prédomine et compte huit décennies d’existence. Ensuite, il semblerait que l’appétit pour les livres chez les Laliberté se transmette filialement, puisque de Lucius à Christian à Éléna, la flamme n’a jamais vacillé et permet aujourd’hui à l’histoire de se poursuivre, avec la même étincelle dans les yeux.

La Librairie La Liberté trouve sa source dans une tabagie de Granby. L’endroit possède bien quelques livres, mais rien pour satisfaire vraiment Lucius Laliberté qui, en prenant la gérance du commerce d’Arthur, son père, en 1945, leur accorde une importance particulière. Quand vient le temps pour lui de racheter le magasin, il en transforme la raison d’être afin de mettre l’accent sur la littérature. Une sacrée gageure si l’on tient compte du fait que la population n’est pas si nombreuse. Mais avec notamment l’arrivée de Denise Poirier en 1959 qui représente un apport considérable au sein de l’aventure — elle et Lucius convoleront en justes noces quelques années plus tard —, la place acquiert une influence. En témoignent des photos d’époque parmi lesquelles on retrouve un rassemblement dans le sous-sol de la librairie avec entre autres Roger Lemelin, célèbre auteur du roman Les Plouffe. Un jour, une cargaison de livres venant d’Europe arrive au port de Montréal pour ensuite être transférée sur les rails. Imaginons un peu, tout un wagon rempli de livres arrivant à Granby, ça crée l’événement et suscite l’émoi! Lucius Laliberté voue un amour singulier à la lecture, veut étendre son enthousiasme au plus grand nombre et ne lésine pas sur les moyens pour y arriver.
Des années de transition
En 1965, la librairie s’installe à Sainte-Foy, rue Myrand, permettant à son propriétaire de s’investir encore plus dans divers projets entourant son attachement à la lecture en inaugurant notamment le premier Salon international du livre de Québec en 1972, tenu au Manège militaire. À cette époque, Christian Laliberté a 11 ans et s’imprègne de l’ardeur du paternel pour les livres. Lorsque vient le temps des études universitaires, il pense aller en droit, mais s’octroie une pause pour bien y songer. C’est à ce moment qu’il entre en librairie. « J’y suis venu un peu, je vais le dire tout bas, par paresse. Je ne suis pas un paresseux, mais je me disais, bon, je vais prendre une année sabbatique pour me faire une tête, puis réfléchir à ce que je vais faire. Alors, à 20 ans, je me suis dit, je vais aller travailler pour mon père, ça va être facile », se souvient Christian. Il ne savait pas à ce moment-là qu’il venait d’endosser le sacerdoce parce que de la librairie, il n’en est jamais ressorti. Contrairement à ce qu’il croyait, ce ne fut pas si aisé, le pari était de taille, mais trop tard, il avait attrapé la piqûre.

Sa venue correspond à peu près à la relocalisation du magasin à la Pyramide, anciennement appelée le Centre Innovation, vers 1974, et il instaure très tôt des changements importants appartenant à l’ère moderne, dont les nouvelles technologies. Car la longévité d’une entreprise telle que la Librairie La Liberté repose sur un savant mélange d’audace et de la conviction profonde que le livre recèle une valeur inestimable. « On est à la fois un commerce culturel qui vient avec une responsabilité sociale, mais, en même temps, on a aussi des impératifs économiques avec lesquels on doit jongler. Le défi, c’est d’arriver à concilier les deux », explique Christian Laliberté. On le sait, le livre n’est pas un « produit » comme les autres, il est par nature étroitement lié au plaisir et au divertissement, ce qui est déjà pas mal, mais aussi à la connaissance, à la construction de la pensée, à la transmission de valeurs, à la liberté de conscience.
Des visées qui intéressent beaucoup Éléna Laliberté qui, avant de rejoindre officiellement les rayons de la librairie, se destinait à une carrière en enseignement. Pour elle, il ne s’agit pas d’une volte-face, simplement d’une autre manière d’approcher l’apprentissage. « Je conçois le livre et la librairie comme une possibilité de justement avoir un vrai impact dans notre société. Il y a vraiment beaucoup de moyens de continuer à travailler avec le milieu de l’éducation et les enfants. Finalement, même si j’ai tourné le dos à cette autre passion-là, je n’y ai pas vraiment tourné le dos. » Le secteur jeunesse chez La Liberté est d’ailleurs bien garni et l’implication représente la clé pour favoriser les échanges et faire connaître toutes les possibilités d’un livre, que ce soit par des sorties dans les écoles ou de l’accueil de groupes d’élèves pour que les jeunes puissent découvrir la librairie, y déambuler, se l’approprier. Éléna et Christian ont pour mission l’ouverture à l’autre et trouvent au cœur même du livre un merveilleux moyen de véhiculer cette dimension à travers différents partenariats ou rencontres avec la communauté de proximité, que ce soit par exemple avec la Maison des grands-parents ou les scouts du quartier.

De défis et de rêves
Le souhait premier des Laliberté consiste à ce que la librairie, située depuis 2019 sur la route de l’Église, soit un espace où chaque lecteur se sente considéré, qu’elle soit, par les rencontres et les discussions qui y sont organisées, une plaque tournante où les idées circulent et où le monde se construit et évolue. Ils aspirent à ce que chaque fois qu’un lecteur entre y acheter un livre, qu’il s’assoit à la table du café qui est aménagé à même la librairie, que ce même lecteur lève un moment les yeux sur l’activité qui se déploie sur la ville, et qu’il se sente comme un élément d’une collectivité à laquelle il appartient. Une philosophie que n’offrent pas les concurrents, pourtant redoutables. « Notre défi, c’est que quand quelqu’un pensera à un livre, plutôt que de se tourner vers Amazon et les GAFA de ce monde, il va se tourner vers des sites de librairies pour le commander », exprime Christian. Y compris pour dénicher des spécimens plus spécialisés puisque La Liberté se définit comme une librairie généraliste qui valorise le fonds. Si le livre recherché manque à l’appel, on fera tout pour vous le trouver.

À titre d’exemple, Christian raconte la fois où il a cherché un livre demandé par un centre de documentation pour patients en fin de vie, un ouvrage apparemment difficile à débusquer, édité localement à Nyon, une petite contrée de Suisse. Effectivement, malgré de substantielles recherches, rien n’y fait, ce livre semble bel et bien introuvable. N’ayant pas d’autres informations, le libraire décide de contacter directement la mairie du bourg et obtient une réponse de la secrétaire : « Pas de problème, M. Laliberté, je passe devant tous les jours, j’arrête prendre le livre et je vous l’envoie. » Deux semaines plus tard, il le remettait au client. « C’est peut-être un peu naïf, mais quand on dit changer le monde à petite échelle, on a un peu ce pouvoir-là en librairie, d’ajouter Éléna. C’est pour ça qu’il faut être un lieu démocratique, décloisonné. »

Afin d’être partie prenante du métier qu’elle espère pérenne, la jeune femme de 37 ans s’investit auprès du conseil d’administration de l’Association des libraires du Québec. Elle mesure également la chance d’être un maillon d’une histoire commencée bien avant elle — Denise, toujours bien vivante à 93 ans, vient encore faire son tour toutes les semaines. Grâce à sa lignée familiale qui lui donne « une meilleure compréhension, dans le fond, de tous les enjeux de notre milieu et une perspective beaucoup plus longue », Éléna sait que rien n’est jamais acquis, qu’il faut s’insérer dans le changement et peut-être même l’appréhender. Une des principales qualités pour tenir librairie chez La Liberté demeure la polyvalence, et aussi le goût d’entretenir la curiosité et surtout l’envie de partager, de tisser des liens, un livre à la fois.
Librairie La Liberté
1073, route de l’Église
Québec
librairielaliberte.com
laliberte.leslibraires.ca
Première photo : © Carole Paré
Trois générations de libraires : Christian Laliberté, Denise Poirier Laliberté et Éléna Laliberté





