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Rares sont les hommes dont le jardin secret se confond avec un quartier de haute sécurité et dont le violon d’Ingres sort des chaînes de montage de Smith & Wesson. Editeur et historien du cinéma noir, François Guérif relève de cette élite joviale. Fondateur, en 1986, aux éditions Rivages, des collections « Noir » et « Thriller », il doit répondre de l’introduction en France, entre autres desperados, de James Ellroy, Edward Bunker, Denis Lehane ou James Lee Burke. Guérif, c’est un peu le Soulages de l’édition polar : de l’outrenoir à perte de vue, mais avec des jeux de lumière, un travail au couteau sur la matière brute à nulle autre pareille. A saluer donc, l’excellente initiative de Rivages « Noir » (aujourd’hui dirigée par Jeanne Guyon) de lui proposer d’extraire des mille titres qu’il a mis en circulation la substantifique adrénaline.
Regroupés sous le titre d’« Iconiques », onze incontournables sortent du rang, signés Bunker, James, Chavarria ou Behm. Marc Behm (1925-2007), l’auteur de Mortelle randonnée et de La Reine de la nuit, répond à l’appel avec A côté de la plaque (1993), un de ses titres les plus déviants. Patrick Nelson, héritier cousu d’or et d’angoisse d’un couple de millionnaires, est confronté, outre ses amours bancales et la gestion de son garage, à un équarrisseur de minuit qui opère en pleine rue et à la hache. Un récit alterné avec la faramineuse narration d’une expédition africaine où le même se rêve en Jungle Jim affrontant des animaux délirants (araignées-loups grosses comme des tabourets). Pur régal. A suivre, donc, cette passion polar en onze stations, les futures se nommant Edmund Burke ou Jack O’Connell.
Acteur pour Boisset, Chabrol et Rivette, cinéaste noir, adepte du social dur, Lucas Belvaux ne s’est, pour l’heure, risqué qu’une fois au roman, avec Les Tourmentés, qui tangue entre drame psychologique et fiction de genre, tragédies mélancoliques et Chasses du comte Zaroff (film d’Ernest B. Schoedsack, 1934). Composé de 85 courts chapitres à la première personne, ce roman choral nous confronte à un trio redoutable (Madame, veuve richissime ; Max, son majordome ; et Skender, ancien légionnaire tourné clochard) et à différents supplices : avoir été, comme Madame, épouse vendue à un monstrueux fanatique de chasse ; être, tel Max, au service d’une femme aussi vénérée qu’intouchable et, comme Skender, d’avoir vu son retour à la vie civile et familiale échouer. Un pacte de sang se noue entre les trois personnages le jour où Madame, devenue veuve, décide de chasser l’homme et que cet homme s’appelle Skender, ancien frère d’arme de Max. Le récit passe d’une voix et d’une vision à une autre. Celle de la proie, qui y voit l’occasion de renflouer sa vie et de sauver sa famille ; celle de Max et de Madame, pour qui l’expérience est une forme de consécration cynégétique. Mais Lucas Belvaux ne se contente pas d’enclencher le mécanisme du thriller, il privilégie l’exploration intérieure, la traque des motivations psychologiques plus que celle d’un gibier, qui ne jouera pas son rôle.
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