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Marie-Célie Agnant : La valeur d’une vie, envers et contre tout

 

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Marie-Célie Agnant : La valeur d’une vie, envers et contre tout

À partir de l’assassinat de Robert Dziekaski, immigrant polonais abattu par la police à l’aéroport de Vancouver en 2007, Marie-Célie Agnant fait de la littérature un lieu de refus dans son nouveau récit Cette mort qui n’était pas la leur. La réflexion sur l’inégalité des existences s’y noue à un fil essentiel, celui de l’amitié, conçue comme un choix et un don, une manière de rester humain lorsque tout vacille. Le fait divers se transforme alors en méditation sur la mémoire comme résistance, portée par une langue tendue, traversée de poésie, qui affronte la violence et l’oubli.

Le 14 octobre 2007, à l’aéroport international de Vancouver, Robert Dziekaski, immigrant polonais de 40 ans, succombe après avoir reçu plusieurs décharges de pistolet électrique tirées par des agents de la GRC. L’événement choque un temps le pays, suscite une commission d’enquête, puis s’enlise peu à peu dans l’appareil judiciaire et institutionnel. Pour Marie-Célie Agnant, ce drame ne pouvait être abandonné en lisière de la mémoire collective.

« Je ne peux pas concevoir qu’on s’autorise à effacer un être humain », lance-t-elle en entrevue téléphonique. Son bouleversement dépasse la seule intervention policière. Il tient à la légèreté avec laquelle une vie peut être niée, comme si elle ne comptait pas. Elle évoque un détail appris durant le procès, presque insoutenable. En route vers l’intervention, les policiers se seraient chamaillés pour savoir qui tirerait le premier. « Il y a là une banalisation de l’humain qui me révolte profondément. »

Chez l’écrivaine québécoise d’origine haïtienne, l’indignation n’est jamais abstraite. Elle s’ancre dans une expérience charnelle de l’injustice. « Je ne connaissais pas Robert Dziekaski, mais ce qui lui est arrivé m’a blessée dans mon cœur. » Cette blessure intime irrigue tout le livre. Elle nourrit une écriture qui refuse la résignation et rejette l’excuse de l’impuissance.

Cette mort qui n’était pas la leur prolonge un court texte que l’écrivaine avait consacré à Robert Dziekaski, la nouvelle « Un si bref instant », parue en 2017 dans Nouvelles d’ici, d’ailleurs et de là-bas (Pleine Lune). Mais ce premier texte ne suffisait pas à apaiser ce que le drame avait laissé en suspens. « L’écriture est une consolation, mais je n’étais pas consolée. Il fallait continuer. » Comme souvent chez Marie-Célie Agnant, la littérature devient alors un lieu d’insistance, un espace où l’on revient jusqu’à ce que la parole trouve une forme capable d’accueillir la brutalité du réel sans l’édulcorer.

L’amitié coûte que coûte
Le choix narratif s’impose alors. Plutôt que de confier le récit à la mère endeuillée, Marie-Célie Agnant place en partie la mémoire du drame entre les mains de Mona, une jeune étudiante, amie de Zofia. Ce déplacement fait de l’amitié un axe central du livre. « L’amitié, c’est quelque chose que l’on choisit. Ce n’est pas quelque chose qui peut nous être imposé », explique l’écrivaine.

En faisant entendre Mona, elle rejette la hiérarchie des douleurs et les compartimentages sociaux « des âges, des statuts, des rôles, des origines ». La relation entre Mona et Zofia, rencontre presque improbable entre deux femmes que tout semble séparer, devient ainsi un plaidoyer pour des liens capables de rappeler que la souffrance circule et que nul n’est véritablement extérieur à la tragédie. « Il y a ce en quoi je crois, ma manière de voir le monde, et j’y crois profondément, à l’amitié », ajoute-t-elle.

Zofia, la mère, apparaît au centre du livre, décrite comme « cassée, démolie » par la mort de son fils adoré. L’écriture du deuil maternel évite le pathos par un travail rigoureux de la langue. Afin d’y parvenir, Marie-Célie Agnant explique s’être immergée dans chacun de ses personnages, au prix d’un épuisement bien réel. « Écrire, c’est devenir l’autre. Je vis la vie de mes personnages de manière viscérale. » C’est aussi, dit-elle, une logique de don plutôt que de possession, à l’image de l’amitié telle qu’elle la conçoit.

Cette manière d’écrire engage plus qu’un choix littéraire. Car pour l’écrivaine de 73 ans, la mémoire n’est jamais un simple retour sur le passé. Elle est un acte. Une forme de lutte face à l’effacement. Née en Haïti, arrivée à Montréal à 16 ans dans les années 1970, Marie-Célie Agnant porte en elle les traces du régime Duvalier, de la peur, du mutisme imposé. « L’enfance sous la dictature de Duvalier, c’est la crainte et le désespoir du silence. »

Dans le récit, la mémoire devient un rempart contre l’indifférence. Se souvenir, c’est refuser que l’arbitraire se banalise. « Écrire, c’est résister », affirme Marie-Célie Agnant, en rappelant que ce combat ne s’arrête pas au livre. Elle s’exerce aussi dans les actions ordinaires, dans le refus de se taire, dans l’intervention, même modeste, lorsque l’injustice surgit.

Et au sommet, la poésie
Le livre pose frontalement la question de l’inégalité des vies. Certains décès provoquent l’indignation, d’autres s’effacent presque aussitôt. « Au fond, nous ne sommes pas égaux », lâche-t-elle sans détour. « Les systèmes dans lesquels nous vivons se sont construits sur cette hiérarchie implicite, héritée de l’esclavage, des violences sur les étrangers, des exclusions persistantes. Le drame de Dziekaski s’inscrit dans cette continuité historique. »

La poésie, omniprésente dans le texte, n’adoucit pas la colère. Elle permet de tenir. « La poésie, c’est l’endroit où je respire. » Elle agit comme un filtre, une manière d’aborder l’insoutenable sans renoncer à la beauté, sans jamais nier la cruauté.

À travers les mots (et les maux), Marie-Célie Agnant revendique une tribune publique, assumée. « Écrire, c’est un geste citoyen. » Elle ne prétend pas parler à la place des autres, mais inscrire des parcours que l’on prive trop souvent d’espace. Des mères à qui l’on enlève leurs enfants. Des êtres effacés une première fois par la mort, une seconde fois par l’oubli.

Elle cite aussi d’autres drames, comme celui de Joyce Echaquan, femme atikamekw décédée en 2020 à l’hôpital de Joliette après avoir subi des propos racistes. L’oubli, souligne-t-elle, constitue une atteinte en soi. Écrire devient alors une manière de s’opposer à cette amnésie collective. C’est dans ce sens qu’elle convoque la parabole du colibri : face à l’incendie, l’oiseau transporte goutte après goutte l’eau qu’il peut, sans prétendre éteindre le feu. Une posture modeste, mais nécessaire. « Chacun d’entre nous peut faire sa part, même infime », ajoute-t-elle.

De cet acte minuscule naît pourtant une responsabilité partagée. À mesure que le récit avance, une conviction s’impose, le drame de Robert Dziekaski n’appartient pas seulement à ceux qui l’ont vécu de près. Il concerne tous ceux qui acceptent de vivre dans un monde où certaines vies peuvent être supprimées sans que l’ordre social en soit profondément ébranlé.

Face à cette brutalité, Marie-Célie Agnant parie sur ce qu’il reste lorsque presque tout disparaît : l’amitié, choisie, offerte, créatrice de liens. « Par les temps qui courent, on dirait qu’il ne nous reste plus grand-chose », confie-t-elle. « Dans des sociétés emplies de solitude, où même les voisins ne se parlent plus, l’amitié devient une manière de retrouver son humanité. Dans le livre, Mona et Zofia le disent, ce lien les a littéralement sauvées. »

Cette mort qui n’était pas la leur refuse toute anesthésie morale. Le livre ne promet aucune réparation spectaculaire, mais parie sur la secousse intime, sur ce moment vulnérable où un lecteur accueille une présence. Il rappelle que la mémoire, portée par une plume juste et exigeante, peut encore faire barrage à l’oubli. Et que l’amitié, loin d’être un motif secondaire, demeure l’un de ces ancrages sans lesquels l’humanité s’effondre.

Photo : © Marc-Antoine Zouéki

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