C’était sa première fois : un grand de IVe secondaire dont toutes les filles de l’école rêvaient. Après l’amour naissant, au fil des ans, et au gré de leurs ruptures et de leurs reprises, sa raison à lui s’est mise à vaciller. Il a vogué de psychose en psychose, mais, entre eux, le fil s’est pourtant maintenu, jusqu’à environ cinq ans avant sa disparition…
Dans Mourir de froid, c’est beau, c’est long, c’est délicieux, au titre tiré d’une chanson de Richard Desjardins, la psychologue et chroniqueuse du Devoir Nathalie Plaat fait le récit de son rapport avec cet homme devenu fou, disparu il y a une dizaine d’années. Cet homme lui a pourtant « tout » donné, dit-elle, de la découverte de l’amour à sa pratique actuelle de la psychologie.
« A posteriori, je me suis rendu compte qu’il m’avait tout appris de mon métier, dit-elle en entrevue, de Sherbrooke, où elle vit. Il a été vraiment important dans ma vie ». C’est entre autres parce qu’elle n’arrivait pas à le comprendre que le métier de psychologue l’a attirée. Mais c’est aussi parce que les premières amours nous forgent plus qu’on le pense. En psychologie, dit-elle, on se concentre beaucoup sur les relations avec le père et la mère, mais les premières amours adolescentes sont aussi très formatrices. « Puis, en fait, le livre, c’est une lettre à lui, c’est une lettre de remerciement pour lui dire qu’il m’a appris mon métier. »
Se libérer de la culpabilité
Mais, Nathalie Plaat le reconnaît en entrevue, ce livre l’a aussi libérée de sa culpabilité, la culpabilité d’avoir, elle aussi, rompu les liens avec cet ami au comportement de plus en plus étrange, alors qu’elle-même s’était bâti une nouvelle vie, une nouvelle maison, avec un mari et des enfants.
« C’est pour ça que je ne regarde personne de haut, dit-elle, même si elle suggère, en général, une approche plus inclusive envers les personnes souffrant de problèmes de santé mentale. Mais il faut qu’on se regarde, il faut qu’on se pose la question. Je l’ai fait, moi aussi, tracer une ligne entre les “sains” et les “malsains”. Je l’ai fait parce que j’ai eu peur, par lâcheté, et pour toutes les mêmes raisons qui font qu’on le fait collectivement. »
Pourtant, elle cherche une façon de « retendre la main » à ceux qu’on ne comprend plus, qui se retrouvent souvent dans l’errance, et dont les proches épuisés ne trouvent plus de ressources.
À cet égard, Nathalie Plaat amorce une critique du métier de psychologue qui a déserté, dit-elle, la première ligne des soins.
« Il faudrait aussi [comme psychologue] être un peu humble, dit-elle. On fait quelque chose qui consiste à tendre la main à notre prochain, et il faudrait se demander pourquoi on n’est plus en première ligne. Ce sont les psychiatres, qui sont en première ligne à l’hôpital. Mais nous, on est en privé, on est dans le confort ouaté de nos cabinets privés. On est rendus très capitalistes, c’est l’argent en premier. »
en fait, le livre, c’est une lettre à lui, c’est une lettre de remerciement pour lui dire qu’il m’a appris mon métier.
Personnellement, elle croit que, même si elle n’avait pas rompu les liens avec son ancien amant, la déroute de cet ami aurait été la même. « Ça n’aurait rien changé à l’issue de l’histoire, mais j’ai quand même une culpabilité », dit-elle.
Dans son propos, on trouve aussi une critique de l’individualisme. « Collectivement, on n’a pas de contenant pour les gens qui sont vraiment fous, qui ont perdu le contact avec la réalité. On a un beau discours sur la santé mentale. On compatit, mais il y a vraiment un désengagement par rapport à ces gens-là ». Dans d’autres sociétés pourtant, « le fou du village, il a une place, il fait quelque chose ». Elle critique aussi la « surprofessionnalisation d’une éthique du soin de l’autre ».
Lorsque son premier amant a pris son vélo en novembre, il y a dix ans, pour ne jamais revenir, Nathalie Plaat ne l’avait pas vu depuis cinq ans. Le corps de cet amant n’a jamais été retrouvé. Il n’y a donc pas eu de cérémonie, pas eu moyen de dire adieu à ce corps, dont elle se souvient pourtant dans les moindres détails, malgré le passage des années. Ses proches ont présumé qu’il était mort de froid, peut-être dans une rivière. Et c’est pour cette raison que cette chanson de Richard Desjardins, que les jeunes amants avaient fredonnée avant de s’embrasser pour la première fois, a semblé prémonitoire à Nathalie Plaat.
« Je me souviens parfaitement de ce corps-là. Mais, comme on ne l’a pas retrouvé, je ne pouvais pas dire au revoir à ce corps-là », se souvient-elle.
La psychologue n’a pas écrit ce livre pour faire son deuil, « C’est comme si ça n’était pas légitime pour moi de vivre un deuil en fait, parce que je n’étais plus avec lui, je ne le côtoyais plus ».
L’amour romantique
Elle l’a peut-être plutôt écrit pour cesser d’entretenir pour ce fantôme un sentiment maternel, du même ordre que celui qu’elle ressent pour ses enfants. Elle reconnaît aussi chez elle la pulsion de l’amour romantique, celui de la femme qui souhaite sauver son homme, sans nécessairement recevoir l’équivalent en retour.
« Oui, l’amour romantique, au-dessus de toutes les autres formes d’amour, je suis tombée là-dedans complètement, convient-elle. J’en suis sortie par la littérature et, maintenant, ça n’est plus dans ma vie. La fille qui veut sauver l’homme, qui accepte beaucoup sans recevoir en retour, c’est aujourd’hui déconstruit chez moi. »
Nathalie Plaat ne s’en est pas sortie seule. Elle dit avoir dépensé « la valeur de trois hypothèques » en psychanalyse. Elle croit pourtant que nous vivons une époque démesurément pétrie d’anxiété, loin des années 1990 où elle s’est émancipée, une époque où la crainte du danger peut paralyser démesurément.
« L’amour adolescent, je le trouve beau, dit-elle, parce qu’il est dans l’absolu, il est brut, il ne se protège pas. En tout cas, dans les années 1990, on ne se protégeait de rien. [… ] Il y a quelque chose de bon, quand même, dans le fait de se lancer dans une aventure. Puis, après, de manger de la garnotte, parce que c’est sûr que ça fait mal à un moment donné. »
En comparaison, constate-t-elle, les adolescents d’aujourd’hui sont « extrêmement anxieux ». « Ils sont dans le contrôle, on est dans le contrôle », dit-elle.
Ce titre de Nathalie Plaat est le premier de la collection Les salicaires, dirigée par Nicolas Lévesque aux Presses de l’Université de Montréal.
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