Au fil de l’analyse de ses chansons pop et folk préférées, Jérémie McEwen détricote dans Musique d’intérieur ce qu’il y a de rigide et de creux dans l’identité masculine, du gangsta rap aux soirées entre boys où on célèbre sa propre inculture. Il serait dommage de rester dans cette prison, dit l’ancien « philosophe du hip-hop » à ses semblables.
« J’ai l’impression de marcher un peu sur des œufs quand je dis ça, mais ça se peut, rater sa vie », dit l’écrivain et professeur de philosophie de sa parole posée et concise, qui perce le tumulte d’un café animé. « Personnellement, j’aurais raté la mienne si j’avais continué comme je le faisais. Je vais dire une phrase un peu quétaine de la psychanalyse, mais j’aurais vécu la vie de quelqu’un d’autre. »
Après un essai sur le rapport à la spiritualité (Je ne sais pas croire, 2023), un récit poétique (La panse, 2021) et la direction d’un ouvrage collectif sur l’association être humain-artiste (L’artiste et son œuvre, 2022), Jérémie McEwen voulait revenir à l’écriture d’un essai porté par sa passion pour la musique. Par contre, après « la presque thèse de doctorat » qu’a été Philosophie du hip-hop. Des origines à Lauryn Hill (2019), l’auteur avait envie de se faire plaisir et de parler de ses pièces préférées, celles qui alimentent constamment son regard sur le monde. « Je ne voulais pas refaire un livre sur le rap, dit-il. Un homme blanc qui écrit sur le rap, je pense qu’en 2019, ça pouvait marcher, mais on est ailleurs aujourd’hui. C’est une bonne chose. »
Trame sonore d’une mutation
« De là a naturellement émergé l’idée de la facette biographique », dit-il. Les musiques et les artistes choisis servent de portes d’entrée à plusieurs thèmes entourant sa propre déconstruction d’une certaine idée du masculin, parcours entamé à l’aube de sa quarantaine. Joni Mitchell, Leonard Cohen, Jimmy Hunt, Bob Dylan, Freddie Mercury, Lauryn Hill, Céline Dion… Tant de grands sensibles que des chanteurs et chanteuses hypnotiques.
La vie d’un autre qu’il a failli vivre, c’est celle de l’homme fondamentalement sensible qui s’efforce de jouer le jeu du succès, des conquêtes et des possessions matérielles, qui s’entête à remplacer ses émotions par la bravade, la vantardise et la moquerie de ce qui est perçu comme faible. Celle de l’intimidateur de la cour d’école qui a grandi pour devenir le trentenaire-quadragénaire qui fuit sa vie familiale et n’expérimente l’extase pure que dans l’alcool, la drogue et les vieux chums. C’est celle du rappeur dont le talent pour l’écriture a été accaparé par la chosification des femmes et l’adoration du bling-bling. C’est le compromis fait sur ses valeurs profondes pour appartenir à la meute.
Candidement, l’auteur raconte comment il a incarné — ou est passé à un cheveu de le faire — toutes ces versions de lui-même. L’essai théorise un ensemble conceptuel du masculin typique (le groupe, la coke pour se donner du courage, la bière, le mensonge pour tromper sa blonde, la dévalorisation de toutes les choses qui incitent aux émotions — y compris la culture —, la conquête des femmes, le rap misogyne), auquel adhérait l’auteur, sans nécessairement le vouloir.
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Le problème de l’identité masculine toxique serait qu’elle est une prison faite de l’adhésion de ses prisonniers. McEwen raconte que c’est par la lecture de Nelly Arcan — « la plus grande philosophe écrivaine du Québec » — et la thérapie qu’il a réussi à fracturer sa propre geôle, construite, comme c’est souvent le cas, par une enfance vécue dans un climat instable. « Moi, la raison pour laquelle j’ai plus que flirté avec ce genre de choses, c’est parce que j’ai grandi dans une structure où j’avais un grand frère très présent et qui souffrait de trouble de santé mentale. Dans toute cette affaire-là, il fallait que je le fasse pour survivre, à ce moment-là. »
Pour devenir adulte, l’homme doit toutefois accepter qu’il est responsable de ses actes. « On ne peut passer sa vie à justifier des comportements douteux par un passé tordu, défend-il. Ça presse, de faire cette transition, parce qu’à un moment donné, il est trop tard ! J’ai 45 ans aujourd’hui, donc je côtoie autant des vingtenaires que des sexagénaires. Je vois comment, pour certains hommes de 60 ans qui ne sont pas passés par la psychanalyse, il y a une certaine crise existentielle. Ils frappent un mur parce qu’ils se rendent compte que leur corps commence à flancher. Alors qu’ils avaient toujours choisi de se définir par l’infaillibilité, ils se rendent compte qu’ils sont faillibles. »
« Je t’aime pus, mon chum »
Musique d’intérieur est donc un essai sur la rupture. Avec une certaine version de soi-même, certes, mais aussi avec le groupe qui entraîne les hommes vers le pire. Celui-ci est ici personnifié par Petites mains, Triste héritier, Tête brûlée et Le marié, pseudonymes de personnes réelles avec qui Jérémie McEwen a décidé de rompre. « Je n’ai pas l’impression qu’ils vont aimer ça, dit-il. Mais c’était ma façon d’assumer la rupture. Quand j’ai commencé à écrire le livre, j’entretenais encore des liens avec certains membres du groupe et, à un moment donné, je me suis dit : “OK, arrête, là, c’est fini”. Ces ruptures ne sont pas faciles, mais elles sont nécessaires à une vie cohérente. »
On ne peut passer sa vie à justifier des comportements douteux par un passé tordu.
Pour le dominant repenti, la rupture ne sera toutefois qu’une partie du travail. Il faudra que les hommes examinent leurs rapports avec les femmes. « Dans ma vingtaine, j’incarnais cette domination par des conquêtes amoureuses, dit l’auteur. Je traitais les femmes avec qui je passais la nuit particulièrement mal. Mais, à un moment donné, ça ne te fait pas te sentir bien. J’ai eu des conversations avec certaines d’entre elles. Je pense que ceux qui n’ont pas fait leur examen de conscience à l’époque de #MeToo ont un peu raté le bateau. »
Ce n’est toutefois pas en stigmatisant les Alphas qu’on viendra à bout de la « crise de la masculinité », dit Jérémie McEwen. « Je suis ambivalent sur le discours “regardez ces méchants masculinistes qui influencent nos garçons”, parce que ça trace une ligne entre les Andrew Tate et Jordan Peterson de ce monde et les autres. Alors que c’est un travail sur soi-même que tous doivent faire. »
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