Source : Le Devoir
Nicholas Dawson n’est pas du genre à se défiler lorsqu’il s’agit de canaliser sa douleur dans une œuvre littéraire. Cinq ans après Désormais, ma demeure (Triptyque, 2020), un livre dans lequel il se penchait avec sensibilité et érudition sur les enjeux de sa dépression, l’auteur queer de 44 ans, Montréalais d’origine chilienne, fait paraître Vida, une réécriture du journal intime qu’il a tenu pendant les deux dernières années de vie de sa sœur Caroline, emportée par un cancer des os le 19 mai 2024.
Quand le cancer de sa sœur est réapparu, en 2022, Nicholas Dawson a ressenti la nécessité de tenir un journal intime, ou, pour être plus précis, un « journal de peur », « un espace que [s]a peur saurait occuper, pour éviter que [s]a peur inversement ne [l]’occupe tout entier ».
« Je n’étais pas conscient de ce que je faisais, explique-t-il. Il fallait seulement que je change la manière dont j’appréhendais l’inquiétude. Je sentais que, sans ce journal, j’allais sombrer. Et je ne pouvais pas sombrer, parce que Caro avait besoin de moi. »
Sortir du silence
« En finir avec le silence, écrit Dawson, faire du bruit pour se convaincre peut-être stupidement qu’écrire guérit, qu’écrire soigne, qu’écrire protège. »
« Par instinct, explique l’auteur, j’ai fait ce que les psychologues nous demandent de faire, et que je n’avais jamais été capable de faire avant, c’est-à-dire coucher mes émotions dans un petit calepin. La dernière fois que j’avais tenu un journal, c’était à l’adolescence, quand j’avais révélé mon homosexualité et que ça s’est très mal passé. Dans les deux cas, c’était une question de survie. Il me fallait un espace dans lequel formuler ce que je ne pouvais pas prononcer dans le réel. »
L’auteur constate qu’il y a des limites à ce qu’on peut confier à autrui, même aux personnes les plus proches de soi. « C’est toujours un peu frustrant, reconnaît-il. Quand on s’adresse à quelqu’un, on attend un retour, alors que dans des situations aussi dures, aussi tragiques, le retour est impossible. Les gens ne savent pas quoi dire, ou bien ils emploient des expressions toutes faites. Dans ces situations, on assiste à un véritable échec du langage. »
Le journal intime permet à Dawson de garder la tête hors de l’eau, de goûter à une sorte d’apaisement. Il s’agit de conjurer et même d’« habiter » la peur — celle « de voir [s]a sœur souffrir, de voir [s]a sœur mourir et de vivre sans elle » —, de composer avec le sentiment de culpabilité et d’ingratitude, d’espérer « survivre » à la disparition, de croire à « un sens caché », d’adopter « une routine salutaire et une mise à distance de soi comme forme de dissociation », en somme d’« échapper à la noyade ».
« Grâce au journal, j’ai cessé d’accabler mes proches avec mes angoisses, explique Dawson. Quand je me tournais vers eux, c’était moins pour purger mes émotions que pour les garder au courant de ce qui se passait, ou pour leur demander de l’aide. Tenir ce journal m’a permis d’améliorer ma relation avec mes amis. J’irais même jusqu’à dire que ça m’a un peu réconcilié avec cette conception thérapeutique de l’écriture. »
Récit de soi
« C’est malheureux, écrit Dawson, mais la maladie crée aussi d’autres liens, impose de nouvelles manières de nous exprimer, nous apprend à accompagner, à soigner, à communiquer, à accueillir la peine, la colère, le désespoir et la peur, parce qu’elle nous force, si on évite le déni, à une certaine forme de résilience, inspirée par celle de la personne malade. »
Peu de temps après le décès de sa sœur, Nicholas Dawson se rend au Chili, seul avec lui-même, pendant cinq semaines. Éloigné du « bonheur de l’été montréalais », déterminé à « commencer son deuil », il est pour ainsi dire rattrapé par la littérature.
Si bien qu’il entreprend de convertir ce journal tenu pendant deux ans, cette soupape, cet exutoire, en un récit. « Ce n’était pas bon, précise humblement l’auteur. Il y avait beaucoup à retirer, un travail important à faire pour transformer cette matière en littérature, sans la tordre pour faire plaisir aux uns et aux autres, mais en respectant aussi une certaine éthique en ce qui concerne mes parents et mon frère. »
En fin de compte, dans Vida, le livre bouleversant qui paraît ces jours-ci aux éditions du Remue-ménage, la maison féministe où le très populaire récit de Caroline Dawson, Là où je me terre, a été publié en 2020, il est finalement davantage question de Nicholas que de Caroline. Sensible et lucide, le « narrateur » explore son rapport à une foule de sujets connexes : la mort, la maladie, l’exil, la famille, l’amitié, le soin, la littérature, les médias, la communauté queer, les années sida…
« Tout le monde a des histoires fondamentales, reconnaît l’auteur. Des pierres blanches auxquelles on retourne quand se produisent de grandes joies, auxquelles on s’accroche lorsque surgissent de grandes tristesses. En ce qui me concerne, c’est l’exil et l’homosexualité. Ce sont les deux récits qui m’ont formé, avec tout ce que ça représente de tragédie et de bonheur. Je ne cesserai jamais d’y revenir. »
Bien entendu, la maladie et le décès de sa sœur, c’est un autre de ces récits fondamentaux qui va accompagner Nicholas Dawson, pour le meilleur et pour le pire, pour le reste de sa vie.
« Ce livre-là, conclut-il, c’est une manière de me reconstruire. Mon plus grand souhait, c’est qu’il joue un rôle semblable pour mes parents et pour tous ceux qui ont aimé Caroline. »
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