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Si, dans Les enfants sont rois, Delphine de Vigan s’intéressait déjà au monde virtuel, c’était pour montrer son immensité abyssale et comment, à travers la fuite en avant de parents irresponsables, des enfants se retrouvaient surexposés dans leur intimité avec les conséquences désastreuses que cela entraîne.
Je suis Romane Monnier est une sorte de contrepoint au roman précédent. Là aussi, il est question d’intimité et de numérique, non pas pour dénoncer une quelconque médiatisation incontrôlée, mais plutôt afin de mettre en évidence la connaissance que nos téléphones intelligents ont de la vie de leurs propriétaires bien plus que leurs proches. Ces objets sont, comme l’écrit Delphine de Vigan : Le lieu de la connexion et du secret. Du rituel et du refuge. Des rêves et des regrets.
Ce sujet d’actualité, l’autrice l’aborde à travers la figure de Thomas, un père célibataire de 47 ans. L’homme gère un magasin de reprographie à Paris et il a une fille de 26 ans. Sa propre vie est rythmée par l’utilisation qu’il fait de son téléphone : pour lire les infos, consulter ses courriels, écouter de la musique… comme le font des milliards de personnes chaque jour sur la planète. Thomas, néanmoins, s’interroge sur son rapport à l’appareil, lui qui a connu le monde d’avant
la numérisation à outrance.
Un jour, Thomas retrouve Nathan dans leur bar favori. Le matin suivant, il se réveille encore éméché, avec un téléphone qui n’est pas le sien. Il a été interverti pendant la soirée. Après avoir rendu son bien à Thomas, la propriétaire de l’appareil lui demande de le garder, lui laisse le code de déverrouillage, puis disparaît.
Pour Thomas commence alors une longue enquête. Qui était-elle et pourquoi a-t-elle pris cette décision absurde? C’est sur cette question que commence le cœur de l’intrigue. À partir des traces numériques laissées sur l’appareil, bien plus complètes que trois cartons d’archives, Thomas dresse le portrait de Romane Monnier. Il fouille en profondeur, mais tout en gardant une distance respectueuse et, peut-être, aussi retenu par une certaine pudeur.
La vérité à tout prix
Au fil des applications, des photos, des enregistrements, il découvre la vie de cette inconnue, pas beaucoup plus âgée que sa propre fille. Ses émotions, les épreuves qu’elle traverse et son désir de se retirer du monde sont, pour Thomas, autant d’échos à sa propre vie. Lui à qui son père n’a pas dit grand-chose avant de se suicider, lui dont la compagne de l’époque est partie du jour au lendemain en lui laissant une fille et quelques messages sur la cassette d’un répondeur.
La vie de Romane Monnier est celle d’une Parisienne en fin de vingtaine. Ses relations aux accents dramatiques qui pourraient sembler exagérées et n’en sont pas moins douloureuses. Elle tente aussi de comprendre pourquoi ses parents ont divorcé et se heurte à deux récits parallèles. Au fil des pages, se dessinent une vie de solitude intérieure, une quête de vérité et une tentative de s’affranchir d’un monde où la plupart des communications se font par écrans interposés.
L’écrivaine Delphine de Vigan
Photo : Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa
Il y a quelque chose de modianesque dans la façon que Delphine de Vigan présente l’enquête menée par le personnage principal. On pense à Dora Bruder (Gallimard, 1997). Dans ce livre, le narrateur tente de reconstituer la vie d’une fille juive arrêtée à Paris en 1941 à la suite d’une annonce parue dans le journal. Comme dans le texte de Modiano, Delphine de Vigan met en évidence l’importance (et peut-être l’obsession) du narrateur pour une vie qui lui est étrangère. Il y a aussi ce que l’on sait, ce que l’on ne saura jamais et ce qui nous reste de l’aventure produite par ce désir impérieux de retracer le fil d’une existence nimbée de mystère et de mélancolie.
Bien sûr, l’autrice n’aurait pas pu donner autant d’épaisseur à son roman à partir de n’importe quel téléphone. Il fallait une personnalité profonde pour y parvenir. La jeune femme reconstruite à partir de ses traces numériques documente tout et essaie de décortiquer les mécanismes de sa propre vie.
Quand on referme ce livre, c’est avec empathie pour Romane Monnier, comme si la jeune femme nous avait transmis son sentiment océanique pour la vérité, à l’ère où celle-ci semble s’effacer un peu plus chaque jour des discours.






