Source : Le Devoir
Prométhée à l’épreuve d’un monde en ruine
Depuis plus de vingt ans, l’Américain Anders Nilsen s’impose comme une figure majeure de la bande dessinée indépendante, alliant expérimentation formelle et réflexion existentielle radicale. Nourrie de mythologie, de spiritualité et d’histoire, son œuvre interroge plus qu’elle ne raconte. Il réactive ici Prométhée, condamné au supplice éternel pour avoir donné le feu aux humains, et l’ancre dans un présent ravagé par la guerre, la prédation économique et l’effondrement écologique. Autour du titan enchaîné dialoguant avec l’aigle de son tourment se croisent une enfant lancée dans une mission meurtrière et un homme errant en territoire hostile. Ces récits s’entrelacent, comme si le sens ne surgissait que de la collision des voix et des époques. Le dessin, somptueux et instable, refuse la case facile : les formes géométriques, les structures organiques et les pages éclatées donnent à l’environnement graphique l’aspect d’un organisme fragile, menacé de désintégration. Récit d’aventure autant que méditation sur la responsabilité et l’amour imparfait du créateur pour sa création, cette fresque géniale exige une lecture lente et habitée, qui continue longtemps de hanter le lecteur.
Ismaël Houdassine
Rêver mieux !
Nous avions beaucoup aimé la sensibilité derrière Ma vie en lo-fi, un album dans lequel l’auteur Simon Labelle nous racontait, avec une belle touche d’humour, comment ses problèmes d’audition affectaient sa vie. Avec Laurence à son insu, Labelle nous entraîne complètement ailleurs, dans un univers à la croisée du réalisme et de l’onirisme.
Ici, il est question de Laurence qui, au tournant de la trentaine, bien installée dans son emploi en gestion de crises, se met à faire des rêves hyperréalistes qui provoquent en elle un malaise grandissant. Au point qu’elle remet en cause ce qu’elle comprend du monde, de son emploi, et de sa relation avec son père, hospitalisé à la suite d’un AVC, avec qui elle est incapable de communiquer. Une chance que sa relation avec Mathieu, son copain, est solide !
Le récit, habilement mené, nous amène à scruter ce que nous savons de la vie de ce personnage de Laurence, l’auteur ayant réussi à nous donner envie de l’accompagner dans sa quête sensible. Même si, au bout du compte, quelques questions demeurent en suspens…
François Lemay
À l’âge des virages
Il suffit parfois d’un pas de côté pour que tout bascule. Dans son nouveau roman graphique, Song Aram fait de ce déséquilibre une matière romanesque d’une touchante acuité. Oh Hana a 17 ans lorsqu’elle quitte la Corée du Sud pour une école privée de la banlieue de Toronto, persuadée que l’exil l’émancipera. Mais elle y découvre une autre forme d’enfermement, nourrie de rumeurs, de hiérarchies sociales et d’un entre-soi diasporique toxique. Le récit part d’un point de rupture et remonte une année d’humiliations ordinaires, de silences familiaux et d’incompréhensions adultes, dans des espaces de transit où tout se joue sans éclat. Née à Séoul en 1981, passée par des études de droit avant de trouver sa voie dans le manhwa, la bande dessinée coréenne, Song Aram puise dans une expérience personnelle de l’échec scolaire et de l’exil pour composer une psychologie à vif. Son dessin sobre privilégie un noir et blanc épuré que traversent des bleus froids. Les visages restent fermés, les gestes minimes, laissant au lecteur le soin de combler les silences. L’autrice met ainsi à nu la violence feutrée des systèmes familiaux et scolaires, et l’impatience douloureuse de grandir trop vite.
Ismaël Houdassine
Roulez, jeunesse !
Avant le succès fulgurant, et mérité, de sa série L’Arabe du futur, il y a eu, pour Riad Sattouf, La vie secrète des jeunes, de courtes histoires d’observation publiées chez Charlie Hebdo, avant de faire l’objet de trois tomes sortis entre 2007 et 2012.
Et voilà que ces albums, maintenant introuvables, font l’objet d’une réédition en deux tomes, dont le premier est maintenant disponible, et nous permettent de nous replonger dans les débuts d’un format et d’un humour qui ont fini par faire école. Et, chose intéressante, Sattouf s’est permis d’ajouter des notes et des commentaires en bas de page, au fil des planches, afin de nous permettre de comprendre ce qui a pu motiver le choix de raconter un moment en particulier, mais aussi de les replacer en contexte, puisque les mentalités ne sont, évidemment, plus les mêmes.
Ces notes, écrites avec un fort sens de l’autodérision, sont souvent aussi drôles que les bandes dessinées et viennent ajouter à notre bonheur de retrouver un vieil ami qui aurait un peu vieilli, mais qu’on aime quand même !
François Lemay
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