La solidarité des livres
L’histoire de notre premier livre dépassait la reliure du papier. À sa couleur, ses formes et ses mots se greffaient la voix d’un parent, son odeur, ses bras, son amour. Même naissant, on découvrait alors une vérité profonde : par le livre, on entre en relation. C’est cette découverte que raconte le narrateur d’Un livre à cinq sous. Celui qui a « à peine deux jours de printemps » entre dans une librairie d’occasion, dans les bras de sa mère, et rencontre un libraire au cœur généreux, qui leur fera découvrir l’univers infini des livres et le maillage débonnaire de son humanité. Dans une prose minutieuse, nourrie d’images fortes, Nadine Poirier tresse une histoire de solidarité, de confiance et d’ouverture, qui nous rappelle aux fondements de la communauté. Aux illustrations, Claude Hamel se prête au jeu d’un premier album en peinant à se décoller du texte, mais en jetant une lumière chaude sur la tendresse de ses personnages. Remède à l’individualisme, ce récit prêche par l’exemple, tout comme ce premier livre, à l’aube de nos vies, nous a offert un ancrage existentiel.
Yannick Marcoux
Les saisons de l’amitié
C’est la troisième fois que Caroline Barber et Marianne Pasquet unissent leur talent et leur sensibilité à la faveur d’un album. Le plus récent fruit de leur complicité, Pome et Dina, célèbre justement l’amitié. Tandis que « le grand jour n’existe pas encore », Pome, une biche, contemple la beauté de la vallée : « Au loin, la forêt crépite. Le printemps arrive. C’est pour lui que Pome a grimpé jusqu’ici. » Sa contemplation sera bientôt interrompue par l’arrivée inattendue de Dina, une ourse à lunettes. Au lever du soleil, dans la danse des bourgeons, leur amitié commence. Dans cette histoire déployée sur quatre saisons, leur relation s’emballe, se tord, doute et renoue, cyclique comme la vie qui la couve. Avec délicatesse et poésie, prose, dialogues et illustrations tressent un univers qui nous invite dans une lenteur tendre et immersive, évoluant dans le sillon du Chemin de la montagne de Marianne Dubuc. Il est rare — et bon ! — de baigner dans un album qui s’étend aussi patiemment, embrassant autant de nuances. Apaisant.
Yannick Marcoux
Une question d’évolution
« Il y a toutes sortes de queues : des touffues, des puissantes, des dangereuses, des odorantes […] Elles offrent un éventail exceptionnel de formes et d’usages […], résultat d’une lente évolution anatomique des espèces. » Chasse-mouches chez le cheval, balancier chez la pie et trépied chez le kangourou, la queue perd son utilité chez le cochon, ce pourquoi « elle semble vouloir se faire oublier en s’enroulant sur elle-même ». Dans Queues, documentaire aux allures d’œuvre d’art, le peintre Olivier Charpentier jette un regard sur l’évolution et le rôle de cet appendice chez différents vertébrés et invertébrés. Du ver de terre au cachalot en passant par l’embryon humain, l’artiste plonge le lecteur dans vingt-trois univers distincts. À la manière d’un photographe, il capte l’animal en action, fixe l’instant avec un réalisme saisissant. Et bien que la queue soit l’objet d’étude, Charpentier ne lésine pas sur le regard des animaux, parfois indifférents ou alors intrigués, voire troublés par l’épieur. Un album aux grands possibles.
Marie Fradette
Anguille sous roche
Initialement occupé à réaliser un documentaire sur différentes espèces animales, un petit crabe perd de vue son objectif premier et s’emballe au moment où il s’apprête à parler des poissons. Sous des dehors inoffensifs, ils sont, selon lui, rusés et inquiétants. Le crustacé consacre ainsi la majeure partie de l’ouvrage à l’attitude louche des poissons, eux qui n’obéissent à aucune règle, et se questionne sur leurs comportements méconnus. Tel un leitmotiv « méfiez-vous des poissons » revient à chaque page de l’album, une phrase lancée avec aplomb par le narrateur, ce qui contribue non seulement à rythmer avec humour le récit, mais à renforcer le propos, soit de bien informer le lecteur du danger qui les guette. Les illustrations de Dan Santat épousent cet écart entre la présentation sérieuse et l’emportement du crabe pour son sujet. Polyvalent, l’artiste assure en effet un changement de style dans les tableaux, passant d’un réalisme sobre et sérieux à une forme caricaturale, témoin de cette subjectivité intellectuelle et de ce dérapage.
Marie Fradette
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.





