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Notre sélection poésie du mois de décembre

Le Devoir Lire

Généalogies de la honte

Le livre, d’une facture remarquable, ouvre sur une suite de souvenirs, de moments marquants où la honte immémoriale du corps féminin, et de tout ce qu’il implique, fait surface. Des reçus, des captures d’écran de documents officiels, des autoportraits dans le miroir et des conversations SMS sont intégrés à la langue, comme autant de preuves de ce sentiment qui habite toutes les femmes. « Quand aurai-je accès à tout de moi ? » : cette question reste figée dans une sorte d’adolescence. « Parfois, j’oublie que je suis un corps à disposition ». La poésie de Maxime Desmeules est simple et efficace, un témoignage dans une forme libre. Elle forme une sorte de kaléidoscope à la fois personnel et universel de la condition féminine, et de ses alliées, fait état des traumatismes du corps rituel, de celui qu’on s’approprie, de sa fertilité, de ces cellules qu’on arrache à la peur, la tête haute, mais vidée, mais disloquée. Ce recueil est offert comme le catalogue d’une résistance qui prend forme dans la peur et la honte et s’exécute dans la dénonciation de ce qui heurte.

Laurie Bédard

Témoin dans la splendeur et la cruauté

L’écriture de Marie-Célie Agnant semble se déployer dans plusieurs dimensions tellement elle est riche. « Sur les rides du monde / pour conjurer l’oubli / je veux écrire / un long poème ». Sa voix s’élève comme une « vague folle » pour embrasser admirablement toute la complexité de l’existence. Dans une forme magnifiquement rythmée, et une langue complexe et opulente, elle nomme la douleur : « Mon chez-moi en lambeaux / pièces dépareillées ». Son arrachement à sa terre natale, « cette déchirure d’exil ». Sa poésie sensuelle ravive aussi dans le corps les flammes amoureuses. Sa voix donne corps à une délicate gamme d’émotions soutenue par des images fortes. Puissante, sa langue raconte les massacres, les morts, et l’enfantement. Elle chante la gloire de sa descendance et ranime le souffle encore chaud de ses ancêtres. Ses poèmes sont des hommages, des tombeaux ou des fêtes qui témoignent d’un monde cruel et beau. On voudrait que ce recueil d’une impitoyable splendeur ne se termine jamais.

Laurie Bédard

Le crépuscule enrouillé du safran

On connaît si peu Agha Shahid Ali. Aussi peu, peut-être, que la région qu’il porte avec fureur et amour dans Le pays sans bureau de poste : le Cachemire. Voilà que l’habile et rigoureuse traduction de Frédérick Lavoie — et la sagace préface de Camille Auvray — nous ouvre sur ses merveilles. Aussi brillant dans sa forme — résolument libre et exploratoire — que dans son verbe pétri d’émotions et d’histoires, son recueil le plus célèbre nous invite dans un Cachemire déchiré entre son joug militaire et ses beautés himalayennes. L’instance poétique y offre « la routine assombrie de son sang », fouillant « la nuit confisquée » pour y retrouver la voix des milliers de disparus. Poète de l’exil, Shahid Ali montre un syncrétisme, un amour et une survivance qui rappellent l’ardent Gaston Miron, venu d’un pays « cousu à ton ombre ». Pris dans l’étau d’une bêtise expansive, ce territoire et les gens qui le peuplent trouvent ici une bouleversante libération : « Le soir arrive. Le coton se déchire. Un tisserand s’agenouille, cueille les fils tombés. Bientôt, il coudra l’air. »

Yannick Marcoux

Pour le meilleur et pour le pire

Patrice Desbiens nous a offert une poésie inimitable. On a parfois eu l’impression qu’il tentait vainement de s’imiter lui-même. Sa plus récente proposition, Vieille face, couve le meilleur de sa poésie. Ces incisions de l’ordinaire en témoignent, où la scène la plus crue dévoile un univers complexe, menant au rire comme à l’émotion : « la serveuse nous regarde / comme si sa job était / de notre faute ». L’absurde, sous sa plume, peut être si réaliste. Ou est-ce l’inverse ? Il écrit : « après mûre / réflexion // les / feuilles // tombent ». Or, c’est une poésie qui avance sur une frontière fragile, et il arrive que la sauce ne prenne pas : « j’ai frette // pas tout à fait / dans mon assiette // alouette ». Il faut accepter ces moments d’errance, hélas trop nombreux, pour saisir le génie qu’ils côtoient : « j’espère trouver une / guérison pour ma mère / dans le microscope que / j’ai eu pour Noël ». La vie peut être banale, même à l’imprimé, mais doit-on pour autant se priver de ses moments d’incandescence ? Voilà la question que

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