Les bourgeons de l’aurore
Qu’est-ce que naître, sinon mourir un peu ? Heureusement, dans Souvenirs d’avant la naissance, sa dernière proposition poétique, Jean-François Beauchemin n’est pas encore tout à fait né. Chaque poème y est un jour nouveau, qui se détache du tressage d’une vie pour embrasser le miracle de l’aurore, le parfum de l’humus et l’iridescence du ciel. Dans un lyrisme ondoyant où le vivant est porté aux nues, on s’égare et on s’éprend de beauté, on côtoie des personnages qui dessinent une cartographie humaine, placée dans une percutante lumière. Contemplation nostalgique, mélopée réflexive de la condition humaine ; pétri d’amour et d’humilité, ce recueil est une mystification : la vie est-elle si merveilleuse ou est-ce sa narration qui l’est ? Le leurre ne manque pourtant pas de lucidité, nommant les limitations de l’existence, mais l’aveu est toujours reconnaissant : « nous avons fait quelques pas ensemble sans beaucoup parler / car du ciel dont les roues s’étaient enlisées / nous parvenaient les durs blasphèmes des gens / non ressuscités ». Fabuleux.
Yannick Marcoux
Souvenirs d’avant la naissance
★★★★ 1/2
Jean-François Beauchemin, Mémoire d’encrier, Montréal, 2026, 204 pages
Archipel vivant
Chacun des 22 poèmes du premier recueil de poésie de Kim Béchard, Taroolique, prend son élan dans une carte du tarot de Marseille. Un jeu dans lequel on s’empêtre parfois, surtout au début, quand on cherche un ancrage dans le texte. Le chemin se balise pourtant, par la langue, d’abord, qui se nourrit d’amalgames inattendus, d’où sort une vérité crue, une batterie d’émotions : « cartographier l’imprévisible / pour ne plus jamais succomber / devant les trajectoires ». Au gré d’errances se dessine bientôt une quête identitaire complexe, tout à la fois trouble et nourricière, profonde, où son « pied-drapeau » s’enfonce. On rencontre alors un être morcelé qui peu à peu se recompose « pour attraper l’avenir / ce chaos en écho d’harmonie ». Touchante, incarnée avec doigté, cette quête se déploie avec originalité, loin du lexique attendu de l’exil, nous mettant au diapason d’une instance poétique qui parvient à s’enraciner dans la sorcellerie de la vie, et à se déployer. « Nos noms sont des conteurs vivants », écrit-elle ; le sien sera à surveiller.
Yannick Marcoux
Taroolique
★★★ 1/2
Kim Béchard, Mains libres, Montréal, 2026, 72 pages
Un printemps retrouvé
Dans ce deuxième recueil, la poète ouvre un pan de vie intime et dévoile le cruel jeu qui s’installe dans une dynamique amoureuse nocive. Avec beaucoup de lucidité, les poèmes de la première suite révèlent cette attente, nécessaire à la floraison de tout amour, mais qui verse dans l’autodestruction lorsque les intentions ne sont pas à la même hauteur : « je te supplie de m’encager / une bonne fois pour toutes mais toujours / tes bras me libèrent / barrières automatisées d’un manège ». La deuxième suite porte un nom de plante carnivore et expose la capitulation annoncée : « je ne serai / qu’un crâne fendu après / l’inévitable impact / contre les fenêtres trop claires / de tes promesses ». Cet aveu dépouillé de son secret exhibe une forme de honte qui se tient droite, et qui assume le risque que prend le cœur en dépit de lui-même. C’est dans la dernière partie du livre que le « je » se libère enfin de cette emprise dont l’épuisement est efficacement ressenti : « j’ai mis fin au cours de noyade / je ne retirerai plus les échardes / de tes phalanges pour en orner / ma poitrine ».
Laurie Bédard
Effloraison
★★★ 1/2
Ariane Tapp, Poètes de brousse, Montréal, 2026, 104 pages
Éclairs de survie
Regard sombre porté sur l’existence dans ce troisième recueil. À travers les prismes de l’oubli, de la parole, et du corps, l’auteur projette une voix ferme dans un style mélancolique d’une grande beauté. Si les premiers poèmes s’engagent dans une vision lugubre, c’est avec une forme d’audace contemplative que cette noirceur est nommée. « Et même si l’acacia fleurira / ce sera dans un siècle inondé / par le lait noir / du ciel ». Malgré cet inéluctable sentiment d’infortune, les poèmes se veulent survivance. « Que reste-t-il après avoir été confronté aux petits et grands carnages du quotidien ? » C’est la question que pose le livre avec chaque vers, à travers l’exploration de ses parts d’ombre et de clarté. « Nous sommes multitudes / de tous les enfants que nous hébergeons / dans la sève de nos langues / taillées par la lumière ». Et cette flamme, bien que vacillante, éclaire une réalité honnête et touchante. « Cathédrale de lumière / tu portes le soleil / telle une nuit / son âge / Capitale / de la douceur ».
Laurie Bédard
Métastases
★★★
Alexandre Yergeau, L’interligne, Ottawa, 2026, 72 pages
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