Notre sélection poésie du mois d’octobre | Le Devoir
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Prendre l’air
J’avais une ombre ouvre une fenêtre sur un monde hostile et effrayant, où une petite fille sans âge cherche à faire briller une joie perdue. « Je lance mille flèches dans le ciel / elles me reviennent en feu ». Même si le monde qui se profile au sommet du mont Pivoine est inquiétant et habité par des êtres menaçants, la poésie d’Andréane Frenette-Vallières est tournée vers le vivant, et observe les ramifications de son lien sacré avec la nature. Oscillant entre vers et prose, la voix de l’autrice se veut puissante comme un éclair au cœur de l’éclipse, car « au mont Pivoine / règne la maladie / du rétrécissement de la parole ». Le projet poétique est de mettre en lumière un univers assombri par son temps : « je cherche la langue totale, celle qui dirait la splendeur ardue de notre époque. » Vigoureux, le poème est assumé : « Parfois je protège, parfois je tue. Me croit-on ? À la lettre ? Je veux que le poème puisse inventer. » Le tragique trouve ici réconfort dans l’idée d’une communauté, car « cette époque c’est maintenant ».
Laurie Bédard
J’avais une ombre
★★★
Andréane Frenette-Vallières, Noroît, Montréal, 2025, 168 pages
Pour un écho infini de sa voix
Quiconque a fréquenté les scènes de poésie québécoises des dernières décennies a déjà eu le frisson d’entendre la voix renversante du défunt Jean-Sébastien Larouche. Poète punk au cœur d’enfant, jobbeur au verbe authentique, il a été le père spirituel et artistique de toute une génération de poètes, par son influence mais aussi à titre d’éditeur à la regrettée maison d’édition L’Écrou. L’éditrice de l’ouvrage l’a dit souvent : sans L’Écrou, Hurlantes n’existerait pas, et quel touchant hommage au cofondateur de L’Écrou que de lui offrir ici l’hospitalité de ses œuvres complètes. De ses poèmes de jeunesse à ses recueils les plus récents, ce livre rassemble l’une des œuvres les plus marquantes de la poésie québécoise et nous offre une formidable trace d’une voix qui aura assurément été l’une des plus influentes de son époque. Ponctuées de photographies de l’auteur et de dessins tirés d’Aiming for the gut, sa collaboration avec Mivil Deschênes, ces pages seront lues et relues longtemps à sa mémoire.
Laurie Bédard
Quand j’écris d’même
★★★★
Jean-Sébastien Larouche, Hurlantes, Montréal, 2025, 480 pages
Engager sa voix
Première incursion en poésie, un fragment d’Incante avait valu à Audrée Wilhelmy, en 2023, d’être finaliste au Prix de la poésie Radio-Canada. Dans une adresse à la deuxième personne, ce manifeste éveille, convoque, commémore, rend grâce et embrasse la puissance des femmes. À la manière d’une incantation, la scansion des vers courts envoûte, battant le rythme en armant « les arcs de ta gorge », afin que ce chant venu d’âges anciens s’ancre résolument en nous. À l’instar de ses romans, l’autrice puise à même « la langue des passés », redonnant vie à des mots mis en sourdine par le temps : feurres, cantilène, étalingures, fétuque et tant d’autres. Indomptable, mélodieux et affirmé, Incante est tressé à même « l’herbier rude du langage / ses fanures ses floraisons ». Comme le Précieux sang de Marie-Hélène Voyer, quelques vers rendent hommage aux ouvrières : « innombrables / courbes au-dessus des chaînes / contraintes / attachées à leur machine ». Puissant de désir, de beauté et de reconnaissance, ce chant mobilise l’espoir et en fait un ver d’oreille.
Yannick Marcoux
Incante
★★★ 1/2
Audrée Wilhelmy, Leméac, Montréal, 2025, 96 pages
Déchaîner une mémoire vivante
Fondatrice de la maison d’édition Diverses Syllabes, Madioula Kébé-Kamara a publié des textes dans quelques collectifs, dont Pissed pestes puissantes, incarnant un métissage identitaire qui s’exprime notamment par un tressage de l’oralité mandingue à la langue française. Son premier recueil de poésie, Niarami, une armure replacée avec amour, en témoigne. Tandis que « les mains blanches sculptent les frontières », la jeune exilée cherche son souffle, son espace, son identité dans une ville où sa « peau est une sentence ». L’instance poétique se rappelle avoir cherché à s’effacer, jusqu’à blanchir son vocabulaire. Des fantômes hantent sa mémoire, mais ses vers s’innervent d’une émouvante conscience lumineuse. Entre clairvoyance et résilience, l’instance se libère, faisant entendre une voix rythmée, inspirée, nourrie de deux langues qui lui rappellent que « même dispersés / nous sommes le continent ». En puisant à même la force, la dignité et la grandeur de celles qu’on a jadis enchaînées, elle se réclame de « ce matrimoine qui me fera m’aimer ».
Yannick Marcoux
Niarami, une armure replacée avec amour
★★★ 1/2
Madioula Kébé-Kamara, Le lézard amoureux, Montréal, 2025, 76 pages
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