Paru en premier sur (source): journal La Presse
Publié à 1h12
Mis à jour à 8h00
Pourquoi García Márquez ne voulait-il pas que son dernier roman soit publié ?
Parce qu’il souffrait dans ses dernières années de démence. « Il a commencé à avoir des problèmes de mémoire durant l’écriture de Vivre pour la raconter [son autographie publiée en 2002] », explique Álvaro Santana-Acuña, professeur de sociologie du Collège Whitman, dans l’État de Washington, impliqué dans l’évaluation de ce roman posthume. « Quand Mémoire de mes putains tristes est paru [en 2004], il avait de la difficulté à terminer ses idées. Et à partir de 2005, il avait de la difficulté à se rappeler les titres de ses romans. » Soulignons que García Márquez avait commencé à travailler sur Nous nous verrons en août dans les années 1990 et en avait lu des passages lors d’une conférence à l’Université Georgetown en 1997.
Pourquoi ses fils ont-ils décidé de le publier ?
« Les fils trahissent leur père », a expliqué le fils aîné de « Gabo », Rodrigo García, en entrevue avec le quotidien chilien La Tercera. M. García, qui est réalisateur, exploite d’ailleurs le thème de la trahison des fils dans son film Familia, offert depuis décembre dernier sur Netflix. M. García n’a pas voulu donner d’entrevues à la presse francophone.
Álvaro Santana-Acuña a vu le manuscrit de Nous nous verrons en août en 2017 en consultant, à l’Université du Texas, le fonds documentaire García Márquez. Il a été acquis par l’établissement d’Austin en 2014 pour la rédaction d’un essai sur l’écriture de Cent ans de solitude, roman qui a rendu célèbre l’écrivain et journaliste colombien. « J’ai retrouvé la voix de García Márquez, même s’il n’y avait pas la perfection de ses autres romans, mentionne Álvaro Santana-Acuña. Ç’a été l’avis d’autres spécialistes de son œuvre. La famille a fini par prendre acte de ce point de vue assez unanime. »
PHOTO TIRÉE DU SITE DU COLLÈGE WHITMAN
Álvaro Santana-Acuña

Quelle est l’histoire de Nous nous verrons en août ?
Chaque année, en août, une femme dans la quarantaine prend le traversier pour aller déposer des fleurs sur la tombe de sa mère, dans une île. Une nuit, elle aura une aventure avec un inconnu et trahira son mari. Elle répétera l’expérience les étés suivants, tout en réfléchissant à l’affection de sa mère pour cette île des Caraïbes.
Tout comme Mémoire de mes putains tristes, le roman se penche sur l’impact du vieillissement sur la sexualité. Il s’agit d’une différence majeure avec les neuf premiers romans de García Márquez, qui a reçu le Nobel de littérature en 1982.
Mis à part son travail de journaliste, García Márquez était connu pour son « réalisme magique », qu’il partage avec d’autres romanciers sud-américains. Il s’agit d’intrigues normales avec des éléments surnaturels, parfois périphériques. Le terme a été proposé au départ dans l’Allemagne des années 1920, à propos de peintres.
En quoi diffère-t-il des autres romans de Gabriel García Márquez ?
« Il n’est pas perfectionné à la manière typique de García Márquez, illustre M. Santana-Acuña. Quand on lit ses romans publiés avant la mi-1990, chaque chapitre était complètement terminé, et pourtant, tout s’enchaînait parfaitement. Il n’y avait pas de trous, d’espaces blancs. »
Normalement, García Márquez faisait au moins une douzaine de brouillons de ses romans. « Pour Mémoire de mes putains tristes, il a fait 18 brouillons, indique M. Santana-Acuña. Et au septième brouillon, il a recommencé à zéro. Il n’y a eu que cinq brouillons pour Nous nous verrons en août. Alors c’était bien moins travaillé que d’habitude. »
Les soucis de Nous nous verrons en août se retrouvent aussi dans son autobiographie de 2002 et son roman de 2004. « On ne peut pas demander un chef-d’œuvre chaque fois », dit M. Santana-Acuña.
Y a-t-il d’autres manuscrits non publiés de García Márquez ?
La famille affirme que non. García Márquez détruisait les manuscrits qu’il désespérait de terminer, selon Rodrigo García. « Il y a des écrits posthumes dans les archives, mais pas assez importants et longs comme Nous nous verrons en août », explique M. Santana-Acuña.
Né en 1927 dans une famille bourgeoise d’une petite ville du nord de la Colombie, García Márquez a publié en 1955 le premier de ses 11 romans, Des feuilles dans la bourrasque. Parmi ses autres livres les plus connus, on peut citer Chronique d’une mort annoncée.
Quelques controverses posthumes
Franz Kafka
PHOTO TIRÉE DE WIKIMEDIA COMMONS
Franz Kafka en 1923

Son ami Max Brod lui désobéit et ne brûle pas ses manuscrits après sa mort, comme Kafka l’avait demandé. Cela sauve plusieurs chefs-d’œuvre, comme Le procès. À sa mort en 1924, à l’âge de 40 ans, l’écrivain pragois de langue allemande n’avait publié, parmi ses œuvres majeures, que La métamorphose. Il avait brûlé la plupart de ses manuscrits, ne parvenant pas à envisager qu’il les terminerait à sa satisfaction. Brod, un ami de l’université de Kafka, était son exécuteur littéraire.
Vladimir Nabokov
PHOTO TIRÉE DE WIKIMEDIA COMMONS
Vladimir Nabokov en 1973

En 2009, son fils publie contre ses dernières volontés L’original de Laura, roman laissé inachevé, 32 ans après sa mort. L’auteur de Lolita avait commencé à y travailler en 1974 et avait complété 138 cartes de notes (index cards) à sa mort. Les milieux littéraires ont à l’époque cité un illustre précédent de la décision de Dmitri Nabokov : l’intervention, selon certaines sources, de l’empereur romain Auguste pour empêcher la destruction du manuscrit de l’Énéide de Virgile, une épopée à propos de la fondation de Rome, après la disparition du grand poète de l’Antiquité.
Nelly Arcan
PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA, ARCHIVES LA PRESSE
Nelly Arcan sur le plateau de Tout le monde en parle, en 2007

Peu après sa mort en 2009, la publication d’un roman inachevé a été évoquée par son éditeur au Seuil, ce qui a provoqué un tollé. La romancière québécoise lui avait envoyé 40 pages et l’éditeur parisien avait supputé que le reste pourrait se trouver sur son ordinateur. Devant la controverse, il a déclaré à La Presse qu’il entendait respecter les volontés de la famille de Nelly Arcan. La publication n’a finalement pas eu lieu.






