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Olga Farman : Un geste citoyen nommé littérature

 

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Olga Farman : Un geste citoyen nommé littérature

Il faut revenir à la pandémie. À ce temps étrange où l’on avançait au ralenti, gagnés par un marasme social. À Québec, un besoin urgent de connexion se faisait sentir, explique Olga Farman. On marchait à distance, on improvisait des soupers, des cafés espacés, et la même question revenait, insistante : qu’est-ce qu’on fait pour Québec? Plutôt que d’ajouter un manifeste au tumulte ou de lancer un débat de plus, l’avocate et PDG du Port de Québec choisit une autre approche : ouvrir un espace d’écriture. Ainsi naît Rêvons Québec 2050, publié aux éditions du Septentrion, un recueil qui rassemble plus d’une centaine de voix appelées à imaginer l’avenir de la capitale.

Pour l’instigatrice du livre Rêvons Québec 2050, le projet relevait avant tout « d’un geste citoyen. La littérature était l’outil ». L’écriture s’est imposée presque instinctivement. Le père d’Olga a enseigné la littérature; elle a grandi au rythme des concours oratoires et des textes travaillés avec exigence. « Les concours littéraires ont changé ma vie », confie-t-elle. Écrire lui a permis de s’intégrer, de gagner en confiance et de trouver un espace d’expression. Il lui semblait naturel que le mouvement passe par là.

Au moment du lancement, aucune lettre n’était encore écrite. « Lors de la conférence de presse, il n’y avait rien en main. » Ni subvention ni conseil d’administration : seulement une conviction partagée par quelques personnes issues de milieux variés, tels que le théâtre, les sciences, les affaires et la philosophie. Le pari s’avérait audacieux : inviter des auteurs et des autrices à imaginer le futur sans savoir s’ils ou elles accepteraient ni ce que ces personnes diraient.

La lettre comme territoire commun
« Je suis allée chercher les gens un à un, explique Olga Farman. Une étoile à la fois. J’appelle ça ma constellation. » L’investigatrice de Rêvons Québec 2050 ne souhaitait pas seulement réunir des figures publiques. « Je voulais des voix qui influencent parfois dans l’ombre. Des gens que le public ne connaît pas nécessairement, mais qui ont un impact réel », explique-t-elle. « La correspondance crée une chorale. Une pluralité des paroles. Ce n’est pas une publication uniquement littéraire. Il y a des textes structurés, des recettes, des dessins, des chansons. Des jeunes, des aînés. Cette variété donne toute la puissance à l’ouvrage collectif. »

Le choix de l’écrit s’impose après un débat interne. Certaines personnes suggèrent un concours vidéo. Olga Farman refuse. La démarche ne vise pas un impact instantané. « Ce n’est pas un mouvement politique. Il s’agit d’un engagement citoyen. » La lettre permet l’intimité et la projection.

Dans un contexte dominé par l’immédiateté et les réactions en continu, choisir l’écriture relève presque du contre-courant. Elle exige de la nuance, une pensée construite. Elle ne vise pas le spectaculaire ni l’adhésion rapide. Elle suppose une responsabilité : formuler un avenir en son nom propre. Pour Olga Farman, c’est précisément là que réside la portée civique du projet.

Aucun cadre stylistique n’est imposé, sinon une limite de mots. Aucune contribution n’est modifiée. « Je voulais que ce soit leur message d’espoir pour l’avenir, pas le mien. » Plusieurs lui écrivent pour vérifier si leur proposition correspond à ce qu’elle attendait. Olga répond qu’il ne s’agit pas de performance, mais de transmission. « C’est leur legs. » Le recueil s’inscrit dans le temps long.

À la lecture des lettres, des résonances émergent naturellement. Le fleuve revient comme une ligne de force. Robert Lepage, metteur en scène, scénographe, auteur dramatique, acteur et cinéaste, détourne l’expression « là où le fleuve se rétrécit » pour y voir au contraire un fleuve qui s’élargit, « où son immensité commence à se révéler ». Quant à l’historien et photographe Pierre Lahoud, il se réjouit de voir « la couleur du fleuve redevenue bleue ».

Dans le Québec de 2050, le rapport au territoire engage un devoir collectif. « À quoi bon laisser une fortune […] si notre mère la Terre est sur le point de s’asphyxier? », écrit Konrad Sioui, grand chef de la nation wendate. Marion Thénault, médaillée olympique en en saut en ski acrobatique, annonce que « l’utilisation de l’auto serait pratiquement désuète, il faudrait un comité de reconversion des stationnements de la ville ». Rose-Aimée Beaumont-Levasseur, lauréate du concours d’écriture dans la catégorie 12-14 ans, imagine la disparition des « cloportes-en-acier-puant-à-en-mourir ».

Le courage d’imaginer
L’exercice n’a rien d’évident. Plusieurs personnes déclinent l’invitation. « J’ai été déstabilisée par la quantité de personnes qui ont trouvé l’exercice trop difficile. » Les refus la marquent moins par leur nombre que par ce qu’ils révèlent : la difficulté contemporaine à envisager l’avenir. Imaginer 2050 suppose d’accepter l’incertitude, d’exposer publiquement ses espoirs dans un climat saturé d’inquiétudes. Ce malaise, loin de fragiliser la démarche, en souligne la nécessité.

Se représenter une ville en 2050 ne signifie pas fuir les tensions présentes. Au contraire. Plusieurs textes témoignent d’une conscience aiguë des fractures sociales et climatiques. Mais au lieu de s’y arrêter, les auteurs déplacent la perspective : que peut-on préserver, améliorer, transformer? Le rêve, ici, n’a rien de naïf. Il organise la réflexion.

Ceux et celles qui acceptent exposent une part de vulnérabilité. Imaginer l’avenir, sans savoir ce qu’il adviendra, constitue déjà un engagement. Pour Olga Farman, écrire cela représente un acte politique au sens le plus noble du terme. Une manière de résister à la morosité.

La diversité des voix ne décore pas : elle structure. « Une ville ne se compare pas à un individu : elle prend forme dans la pluralité de ses points de vue. » Athlètes, artistes, cadres, entrepreneurs ou entrepreneures, journalistes, philosophes et jeunes : elle ne prétend pas à l’exhaustivité, mais cherche un portrait représentatif.

Une conversation entre générations
Dès le départ, les jeunes occupent une place centrale. Dix pour cent du volume leur est réservé. « Il aurait été absurde de rêver l’avenir sans leur donner la parole. » Le livre s’ouvre sur une lettre adressée au fils d’Olga Farman et se referme sur sa réponse. Le dialogue devient concret.

Chez les jeunes comme chez les adultes, certaines préoccupations convergent : préserver l’accès au fleuve, protéger l’environnement, maintenir une ville à échelle humaine. Les adultes expriment parfois une préoccupation lucide; les jeunes manifestent une détermination plus spontanée. Entre les deux, un espace de passage s’installe.

Olga Farman espère voir le volume circuler dans les écoles et les bibliothèques. Plusieurs auteurs et autrices ont rédigé leur réflexion en famille, suscitant des discussions intergénérationnelles. L’ouvrage collectif devient un outil de dialogue, au-delà des réseaux sociaux et de leurs polarisations rapides.

Si Rêvons Québec 2050 laisse une trace, elle ne se mesurera peut-être pas dans les politiques publiques. Elle se logera dans un geste plus discret : la confiance de l’élève en sa propre parole. « On change le monde un enfant à la fois », pense Olga Farman. En privilégiant l’écriture, le projet rappelle que la littérature transforme d’abord les consciences avant d’infléchir les décisions.

Photo : © Audet photo

Palmarès des livres au Québec