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« Ce qui m’a frappé immédiatement, c’est que derrière la grande Histoire, il y a avant tout une très belle histoire d’hommes », explique Lionel Viscogliosi. Chez Dorison, rappelle-t-il, l’intime précède toujours le spectaculaire. Le général de Gaulle est bien là, figure centrale et écrasante, mais il n’est jamais seul. Autour de lui gravitent quatre gardes du corps, ces fameux « gorilles », dont la mission dépasse largement la simple protection physique.
Une découverte qu’il partage avec nous dans cette émission de notre podcast Paroles de libraires :
Le libraire insiste sur ce point : « Ils ont décidé de faire passer leur vie privée après leur sens du devoir. Ils donnent tout pour protéger un homme qui aime les bains de foule, qui aime se montrer invincible ». À une époque sans oreillettes ni téléphones portables, la sécurité repose sur les corps, les regards, l’instinct. Et sur une tension permanente : de Gaulle est alors, rappelle-t-il, « l’homme le plus menacé de France ».
Une fiction solidement ancrée dans le réel
Si le récit est romancé, il s’appuie sur une matière historique documentée. « C’est adapté d’une histoire vraie. Deux des gardes du corps ont raconté leurs aventures dans des biographies », précise Lionel Viscogliosi. Dorison transforme ces éléments en fiction, sans jamais perdre de vue la crédibilité du contexte. L’Algérie, le FLN, les assassinats politiques : la France décrite dans l’album est une « poudrière ».
« La BD s’ouvre sur une séquence digne d’un James Bond », souligne-t-il, évoquant cette entrée en matière violente et spectaculaire qui installe d’emblée le climat. Mais l’action n’est jamais gratuite. Elle sert un propos : montrer comment la violence politique infiltre le quotidien, comment elle façonne les loyautés et fissure les certitudes.
L’un des moteurs du récit tient dans une absence : Brémo, l’un des quatre gardes, a disparu. Silence total. Interdiction d’en parler. « C’est un argument scénaristique extrêmement pertinent. On se demande sans cesse : où est-il passé ? Pourquoi Milan a pris sa place ? », observe le libraire.
Et puis il y a cette scène, dans la voiture, devenue emblématique. La question est posée, presque à voix basse. La réponse tombe, sèche : « On n’entendra plus parler de Brémaud. Nous ne le reverrons pas. » Lionel Viscogliosi y voit « une concision terrible », une phrase qui clôt toute discussion et révèle une autre facette du général.
Le dessin comme mise en scène du pouvoir
Impossible de dissocier le scénario du travail graphique de Julien Telo. « Le dessin est extrêmement expressif. On voit un général qui déborde littéralement des cases », note Lionel Viscogliosi. De Gaulle est massif, presque trop grand pour le cadre. Une manière visuelle de dire son poids politique, son omniprésence.
Les références fusent : Lautner, Ventura, Blier. « On se croirait dans un vieux film français, avec des proportions presque caricaturales », ajoute-t-il. Milan, l’agent venu du FBI, apparaît au contraire droit, lisse, presque rigide. Deux écoles, deux visions du monde, deux manières d’exercer la force.
Cette opposition traverse tout l’album. « Ce sont des archétypes, mais jamais creux », insiste le libraire. Chaque personnage porte une histoire, une formation, une vie familiale différente. Même les seconds rôles — notamment les figures féminines — échappent au statut de simple décor. « Ce ne sont pas des silhouettes muettes. Elles existent pleinement dans la narration ».
Classique en apparence, moderne dans le fond
Sur le plan formel, Les Gorilles du Général adopte un découpage relativement classique. Un gaufrier lisible, une narration fluide. Mais cette apparente sagesse masque une ambition plus large. « On s’attend à une BD un peu “de daron”, et dès les premières planches, on comprend que Dorison et Telo ont une approche très moderne », souligne Lionel Viscogliosi.
Pour lui, l’album s’inscrit dans la continuité d’une œuvre cohérente. « Dorison, c’est la plus belle plume de la BD franco-belge aujourd’hui », affirme-t-il sans détour, évoquant Long John Silver, Le Troisième Testament ou 1629. Toujours la même méthode : partir d’un moment précis de l’Histoire pour raconter des trajectoires humaines.
À qui recommander Les Gorilles du Général ?
Libraire avant tout, Lionel Viscogliosi pense aussi en termes de transmission. « C’est une BD que je défends depuis que je l’ai découverte. Elle peut convenir à tout le monde », assure-t-il. Aux amateurs d’Histoire, bien sûr, mais aussi à ceux qui cherchent un récit d’action intelligent, ou une porte d’entrée vers une période souvent mal connue.
« Quand un client aime les contextes historiques, c’est du pain béni », résume-t-il. Singularité du sujet, efficacité du récit, puissance graphique : Les Gorilles du Général s’impose comme une proposition à part, difficilement comparable. Une bande dessinée qui regarde le pouvoir de côté — et qui, ce faisant, en dit peut-être plus long que bien des discours officiels.
Un extrait est proposé en fin d’article.
Crédits photo : ActuaLitté CC BY SA 2.0
Par Nicolas Gary





