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Pleurer entre les cases

 

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Pleurer entre les cases

Quand elles étaient petites, mes filles se calaient au creux de mes bras pour lire des histoires plus tristes. Avec le temps, elles ont gagné en autonomie, mais il arrive encore parfois que l’une ou l’autre débarque dans ma chambre en larmes, même tard le soir, pour chercher ce câlin de réconfort, ces bras qui leur rappellent que l’émotion, tout intense soit-elle, est liée à un monde imaginaire.

Ce matin, c’est moi qui les ai rejointes pour leur demander d’être rassurée, ramenée dans la réalité. Parce que je venais de lire d’un seul souffle l’extraordinaire roman graphique Maman Cheval et que j’en étais médusée. Prise dans le tourbillon émotif, d’abord, de cette mère qui sombre dans la dépression et dont on sent malgré tout l’ampleur de l’affection pour sa fille tout au long du récit. Époustouflée ensuite par l’authenticité de la voix de cette narratrice de 6 ans trois quarts et par la parfaite harmonie entre le texte et les illustrations de Mélissa Verreault.

Bien que publié du côté des adultes, chez XYZ, Maman Cheval est un de ces récits qui peuvent rejoindre ce public imaginaire rêvé des « 7 à 77 ans » auquel pensait d’ailleurs l’autrice lors de l’écriture.

« Tout le long du projet, je m’imaginais un parent lire le livre côte à côte avec son enfant et y prendre autant de plaisir que lui, à des niveaux différents. Je voulais que chaque lecteur, peu importe son âge, puisse y trouver son compte, et pas nécessairement pour les mêmes raisons. Que ça soit une lecture aux multiples couches », précise-t-elle en entrevue.

Et c’est mission accomplie! Les plus jeunes s’attacheront à la narratrice, se reconnaîtront dans son regard, son univers, sa façon bien à elle de s’expliquer le monde (préparez-vous pour quelques discussions animalières).

« J’ai appris que les chevaux dormaient parfois debout. C’était donc pour ça que maman gardait toujours sa robe de chambre : au cas où elle s’endormirait pendant qu’elle était en train de faire autre chose. »

Les plus âgés, quant à eux, apprécieront à sa juste valeur chacun des interludes venant ponctuer le récit de Sophie et apportant d’autres sens au propos : un signet funéraire, une lettre du locateur qui signale les arriérés, une conversation par messages textes avec le père de Sophie qui réclame des droits…

Dans tous les cas, peu importe leur âge, les lecteurs sauront apprécier ces espaces ménagés au fil du texte pour que chacun puisse y glisser sa propre expérience et sa compréhension du monde, y faire ses hypothèses. Maman Cheval est en effet le genre d’œuvre qui nous invite à interpréter le réel avec nos outils, comme le fait Sophie, à sa façon.

Et comme le fait aussi l’autrice Katerine Martin dans De l’or dans les fissures, album pour les grands paru chez Isatis l’automne dernier.

À l’image de la collection « Griff » dans lequel il est publié, cet album peut ainsi rejoindre à la fois les ados, qui pourront s’identifier au personnage principal, et les adultes qui gravitent autour d’eux. Par ailleurs, le récit tout comme les pages explicatives qui l’accompagnent invitent à la discussion.

« Il aurait fallu qu’on me tempère. Qu’on m’éteigne comme on appuie sur le bouton Off d’une cafetière avant que le liquide ne brûle au fond de la carafe. Avant que le verre chauffé à vide ne menace de se fissurer au moindre choc. »

Cette fois, ce n’est pas la mère qui sombre, mais l’adolescente. Elle qui, un matin, n’arrive plus à résister aux vagues de noirceur qui l’envahissent sans qu’il y ait eu de déclencheur. Il n’y a pas de cause exacte ni de signaux clairs envoyés par le corps en amont, juste une détresse qui refuse de partir, un nuage qui l’enferme hors du reste, l’oblige à prendre une pause.

« Salut! Je suis occupée à n’être pas grand-chose. Laissez-moi un message. Je vous rappellerai. Peut-être. Pas. »

La différence entre cette héroïne-ci et la mère de Maman Cheval, c’est qu’à l’adolescence on peut être contrainte. De rencontrer un psychologue, de parler, de raconter la tristesse envahissante, une métaphore à la fois. Ainsi, sous la plume de Katerine Martin, on suit le cheminement de la narratrice vers la guérison, constituée de petits pas, de patience, de légères réparations lumineuses à l’image du titre et en référence au kintsugi, technique japonaise ancestrale consistant à restaurer des objets cassés en mêlant de la poudre d’or à de la laque afin de magnifier les fissures plutôt que de les cacher.

Si ces deux histoires se sont fait écho dans mon esprit, comme si elles se répondaient, la publication de ces œuvres a aussi permis à leurs autrices de dévoiler leur talent d’illustratrice. Dans les deux cas, créer les images qui côtoieraient leurs mots leur a semblé couler de source… même si ce choix s’est accompagné d’un grand vertige.

« C’est un récit très personnel, construit à même plusieurs épisodes dépressifs vécus au cours de ma vie, et qu’étant donné la réalité de la chose, j’avais des images mentales très vives de certains moments », révèle Katerine Martin lors d’un entretien.

Là où les lignes de Mélissa se font plus douces, le crayon plus près de l’esquisse, de la texture, les illustrations de Katerine sont pleines et les couleurs, entières. Le noir envahit ainsi de nombreuses pages, mais c’est aussi cette omniprésence qui fait ressortir les touches de couleurs. On est davantage dans le réalisme du quotidien alors que Mélissa, de son côté, joue plus dans la symbolique, les illustrations donnant vie aux inventions de sa jeune narratrice qui cherche à comprendre ce qui arrive avec les explications qu’on lui donne et les connaissances qu’elle possède, sans cette limite du « possible » qui censure les pensées des adultes. Mais que le cadre soit fantaisiste ou réel, la couleur a du sens, elle est un signal émotionnel, une touche d’espoir.

En tout cas, j’aurais bien envie d’inviter ces deux autrices-illustratrices à prendre un thé, question de parler des cases. De celles dans lesquelles on essaie parfois de faire entrer des récits, celles dans lesquelles on peut avoir tendance à se confiner.

« Je devrais ouvrir grand les fenêtres lors de la prochaine averse. Laisser la pluie figer l’or dans mes fissures. »

Parce que, parfois, les catégories d’âge annoncées par les éditeurs empêchent les grandes rencontres. De celles qui font pleurer et font du bien.

Photo : © Sara-Maude Ravenelle

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