Source : Le Devoir
Vous avez peut-être remarqué leurs jolis petits livres sur les étals de votre librairie préférée. Signée Karine Cossette, la direction artistique des publications de la nouvelle maison est aussi éclatante que cohérente. Lancées en 2024 par Jules Clara et Nemo Lieutier, les éditions Désordre « travaillent à l’éclosion de récits littéraires percutants ». À ce jour, six titres sont parus, six petits livres qui ne s’excusent pas d’être de petits livres, six objets de beauté. « C’est un format qu’on a choisi en toute connaissance de cause, explique Lieutier. On s’est assuré de donner à nos livres une identité visuelle forte et de publier des textes qui le sont tout autant. »
Montréalaise, Jules Clara est autrice. Après Parenthèse suisse (Triptyque, 2020) et Von Westmount (La Mèche, 2022), elle fera paraître cet hiver un troisième roman intitulé L’amour et la fête (La Mèche). D’origine française, installé à Montréal depuis près de quatre ans, Nemo Lieutier est passionné d’édition. « Nous nous sommes rencontrés à l’époque où nous étions tous les deux employés par les éditions Atelier 10 », explique celui qui, vous l’aurez peut-être compris, est aujourd’hui le complice de Jules Clara en amour aussi bien qu’en affaires.
Le tandem, dont les membres confient être dotés de compétences complémentaires, se lance en 2024 dans l’aventure de l’édition. « On avait ce texte entre les mains, un point de vue sur la maternité qu’on trouvait tellement touchant qu’il fallait qu’on imagine une manière de le publier », se souvient Jules Clara en parlant de Parturiente, le texte de Camille Trembley qui a pour ainsi dire provoqué la naissance des éditions Désordre. Deux titres se sont rapidement ajoutés à ce qu’on pourrait appeler la première fournée : Mes valises d’insignifiance, où Marianne Martin réplique à une mauvaise critique que son recueil, C’est juste un jeu (Poètes de brousse, 2024), a reçu dans les pages du Devoir, et finalement IVG, où Rachel Lamoureux revient sur un avortement vécu alors qu’elle avait 17 ans.
Écrire son histoire
Les têtes chercheuses ne cachent pas leur jeu : ils sont en quête d’écritures « intimistes, mordantes et subversives ». « S’il y a des thématiques récurrentes, explique Jules Clara, c’est probablement parce que nos auteurs et autrices ont jusqu’ici plus ou moins le même âge, mais nous ne sommes pas à la poursuite de sujets en particulier. Ce qui nous importe, c’est que les textes soient très intimes, qu’ils bousculent, émeuvent, dérangent, qu’ils ne laissent pas indifférents. On est tous les deux passionnés de balados, et on pense que tout le monde a quelque chose à dire. Bien entendu, écrire cette histoire, on sait bien que c’est une autre paire de manches. »
Les éditions Désordre, qui ont maintenant une entente commerciale avec le distributeur Dimedia, publiaient, il y a un mois et des poussières, trois nouveaux titres. Dans Bâtard, Renato Rodriguez-Lefebvre interroge avec conviction son identité, ses origines, sa masculinité. Dans Je pense qu’il y a des peaux sur lesquelles les caresses brûlent, Lily Pinsonneault revient avec beaucoup de délicatesse sur sa relation avec Marc, un ancien amoureux qui s’est enlevé la vie. Dans Papa, j’ai peur quand tu oublies, Florent Michaud traque chez son père, mais aussi chez lui, les symptômes de la maladie d’Alzheimer.
Pas de doute, brièveté rime ici avec intensité. « C’est l’équivalent d’un sprint, explique Jules Clara. L’auteur doit modifier sa posture pour aller tout de suite au fond des choses. C’est un condensé, 40 ou 50 pages d’intensité, une plongée sans préambule dans une vie, dans une histoire. C’est un peu comme si quelqu’un te soufflait à l’oreille ses plus grands secrets. »
Selon l’éditrice, le format éviterait même à certains de sombrer dans leur sujet. « Il y a des auteurs qui ressentent le désir d’aborder un sujet, mais qui se sentent incapables de le faire sur 200 pages. C’est parfois trop douloureux. » Autre condition sine qua non pour les directeurs des éditions Désordre : la présence d’un fil narratif. « Nous voulons des récits qu’on pourrait qualifier de concrets et de complets, explique Nemo Lieutier. La mise en page nous importe aussi beaucoup. On tient à ce que le positionnement du texte dans la page soit toujours signifiant. »
Déranger l’ordre
Avec humilité, l’éditeur avoue que la maison est toujours en train de se construire : « On considère ces six premiers livres comme une carte de visite. On espère qu’ils présentent des styles et des sujets assez diversifiés pour inciter toutes sortes de gens à nous soumettre des manuscrits ou des projets. On a un cadre, des paramètres fondamentaux, mais on ne veut pas que ça devienne contraignant. Des illustrations, des références dans la marge, des tons plus essayistiques, plus oraux… on ne s’interdit rien. En fait, on veut sans cesse enrichir ce qu’on propose, faire continuellement de la place pour de la différence. »
Les éditeurs nous révèlent en terminant que parmi les trois titres qui paraîtront ce printemps, il y aura celui d’une musicienne qui documente les trois ou quatre années qu’elle a passées à se battre au Tribunal administratif du logement contre un propriétaire qui souhaitait augmenter son loyer de la modique somme de 700 $.
« Il y a certainement chez nous une préoccupation pour certains sujets de société, affirme Nemo Lieutier. Si on s’appelle Désordre, c’est aussi parce qu’on espère interroger l’ordre établi, remettre en question un ordre qui peut être politique, quotidien, routinier, familial, émotionnel… On ne demande pas à nos auteurs d’avoir des réponses à apporter, seulement de rendre compte de ce qu’ils vivent, de ce qu’ils voient, de ce qu’ils ressentent. »
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