Paru en premier sur (source): journal La Presse
Elle avait 15 ans. Lui, 45. Elle portait des robes fleuries, rêvait d’absolu, lui, enseignait l’antiphilosophie. Elle était « presque vierge », mais pas exactement pour longtemps. Leur histoire durera cinq ans. Plus de 40 ans plus tard, Josée Blanchette se raconte.
Publié à 1h19
Mis à jour à 11h00
C’est son #moiaussi. C’est ainsi qu’elle dédicace son livre, Presque vierge, publié aux Éditions Druide, en librairie mercredi. C’est aussi ce qui résume le mieux son récit, une histoire dérangeante où elle a longtemps porté des « lunettes roses », comme elle dit. Lui ? « Des lunettes fumées », résume ici l’autrice et chroniqueuse du Devoir, à la langue visiblement aussi imagée à l’oral qu’à l’écrit.
Nous l’avons rencontrée il y a quelques jours, et on s’attendait à voir une femme fébrile. Après tout, son histoire sort enfin, sur papier. Elle sera en prime à Tout le monde en parle ce dimanche pour en parler. D’emblée, elle rétorque que non. Ce livre, elle le mijote depuis longtemps. Sa première version précède même le Consentement, de Vanessa Springora, paru en 2020. Elle parle d’une promesse faite à elle-même, qui remonte à loin. Une photo de « lui », qu’elle désigne simplement par « R. » dans le texte (pour des raisons juridiques évidentes), collée dans le coin de son ordi, à côté de son propre portrait à 15 ans, lui ont fait de l’œil des années durant pour la lui rappeler. Elle attendait le bon moment. Ce moment est venu.
« Avec mon éditrice, on parlait même de Josée à la troisième personne, assure-t-elle. Comme s’il fallait qu’on la distingue. Je me suis un peu dissociée, j’imagine que c’est une façon de se protéger. »
Fort bien. N’empêche que quand elle nous demande ensuite comment nous, on a digéré son histoire, cette relation troublante entre une jeune fille au regard d’enfant (voir la photo en couverture) et son prof de cégep, on a à peine le temps de lui dire qu’on a trois filles, dont une au cégep justement. Illico, les yeux de Josée Blanchette se remplissent d’eau. Ils ne dérougiront pas de l’entretien.
« Je ne suis pas complètement insensible, concède-t-elle, sans cacher son émotion. Les filles au cégep, c’est le dossier qui vient me chercher. »
« Les gens pensent que ça n’arrive qu’aux autres, s’enflamme-t-elle. Les gens pensent que ça appartient aux années 1970, mais c’est parce qu’ils ne veulent pas voir ! »
Libérer la parole
Presque vierge n’est pas encore en librairie que Josée Blanchette reçoit déjà quantité de témoignages. Ça déboule, dit-elle. « C’est affolant ! » Des femmes qui n’ont jamais osé commencent à parler. Tant mieux, parce que c’est précisément pourquoi elle a voulu ici se raconter.
PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE
Josée Blanchette

Je n’ai pas écrit pour le dénoncer. J’ai écrit pour les femmes. Je veux faire taire le silence. Parce qu’il y a tellement de femmes agressées ! […] Mais les femmes ne parlent pas !
Josée Blanchette, autrice
Elle n’écrit pas pour le dénoncer, entre autres parce qu’il a déjà fait de la prison (18 mois), pour une affaire d’attouchements sexuels sur une fillette de 9 ans, cette fois. C’est en lisant la nouvelle il y a quelques années, au sujet de ce même « R. », son professeur, un intellectuel bardé de diplômes qui l’avait soi-disant « choisie », que Josée Blanchette s’est enfin remise à son manuscrit. Pour de bon cette fois. En lisant l’article, ce jour-là, c’est la douche froide. Son château de cartes, de plus en plus bancal depuis que son fils a 15 ans lui aussi, s’effondre. « Tout s’écroule », dit-elle. « Je passe de l’élue au symptôme d’une maladie ! »
Elle replonge alors dans ses souvenirs, ses boîtes, ses journaux intimes. Elle a tout gardé, ses échanges épistolaires, ses travaux de cégep, et surtout ses annotations à lui. Plusieurs sont retranscrites dans le texte. Plus de 40 ans plus tard, c’est limpide. « C’est ahurissant, confirme Josée Blanchette. C’est de la prédation, il m’a manipulée ! Il m’a volé ma jeunesse », ajoute-t-elle, paraphrasant sa voisine et amie Manon, une rare proche (avec son père) à s’être rigoureusement manifestée contre la relation. « Mais je ne savais même pas que j’étais jeune ! » Or, aujourd’hui, elle le voit. « Je ne suis plus la même femme », dit-elle, avant de se reprendre : « Je n’étais même pas une femme ! »
C’est un fait : « C’est de l’exploitation sexuelle. C’était une personne d’autorité, mon consentement n’était pas valide ! » D’autant plus que pour la majorité de leur histoire, elle n’était pas majeure, justement. Pendant ce temps, monsieur l’amenait voir Lolita au cinéma… Et tout le monde fermait plus ou moins les yeux sur leur couple pour le moins inhabituel.
À noter que dans le texte, l’autrice se garde une certaine pudeur et ne commente que très peu les faits.
Je me suis effacée. […] Je voulais que les lecteurs se fassent leur propre jugement.
Josée Blanchette, autrice
Ses premières ébauches étaient toutefois plus « en colère ». Ici et là, celle-ci transparaît, notamment quand elle évoque la « Sainte Bite » de monsieur, dans une rare envolée, ô combien sentie. « Je ne me doute pas que sa bite est coincée dans la fermeture éclair de son cerveau… », écrit-elle, avec la plume qu’on lui connaît.
Josée Blanchette n’écrit pas pour le dénoncer, on l’a dit, entre autres parce qu’à 90 ans passés, il est sans doute « hors d’état de nuire », dit-elle. « Mais cette histoire se peut toujours. Les prédateurs, il y en a 10 fois plus sur le web aujourd’hui ! […] Il ne faut pas sous-estimer les traumatismes qu’on peut traîner une vie. […] Moi, je veux que les femmes parlent, que les hommes embarquent dans la discussion, et qu’ils nous protègent… »
Quand enfin elle le quitte, elle vient d’avoir 20 ans. C’est à peine quelques mois avant de signer la première d’une longue série de chroniques dans Le Devoir. « Wow ! », réagit celle qui fait pourtant partie du paysage médiatique depuis 40 ans, en réalisant le rapprochement, jamais fait jusqu’ici. Son histoire qui semblait a priori si loin dans le temps ne l’est tout à coup plus du tout.
En librairie le 25 septembre
Presque vierge
Druide
287 pages






