Paru en premier sur (source): journal La Presse
C’est l’histoire d’une rue, d’un quartier et de ses résidants. D’une époque révolue, également, dans la Roumanie natale de Nicolae Ceaușescu. C’est un peu tout cela que raconte le premier roman de Laura Nicolae, Rue Escalei, qui vient de remporter le prix Robert-Cliche et qui arrive en librairie ce mercredi.
Publié à 1h13
Mis à jour à 9h00
Andronache, à Bucarest, n’est ni un quartier central ni un quartier où se prennent de grandes décisions, nous explique l’autrice, qui a grandi en Roumanie et qui habite à Montréal depuis l’université. Mais son charme suranné rappelle à ses yeux celui des ruelles vertes du Plateau Mont-Royal, d’une certaine manière.
« C’est un quartier qui, il y a 100 ans, était à l’extérieur de la ville. L’étalement urbain a fait en sorte que, tranquillement, pendant les années 1920, 1930, le village a été englouti », souligne-t-elle.
Durant les années 1970, période qu’elle a choisie pour situer son roman, ce secteur de la capitale roumaine ressemblait à un vrai labyrinthe pour quiconque n’y résidait pas. « Il y avait quelque chose de très bucolique à cette époque. Et ça fait en sorte que dans mon histoire, qui parle en fait de la vie pendant le communisme, cet endroit était comme une sorte d’îlot préservé. J’ai voulu donner cette impression que le temps ou le changement de régime politique n’a pas autant d’emprise sur certains endroits. »
Entre nostalgie et histoires de ruelles
Dans cette petite rue Escalei, le temps semble suspendu. Alors que s’ouvre le roman, le camarade Popescu est trouvé inconscient dans le champ de maïs voisin, à la suite d’une agression. À mesure que le responsable de l’enquête et son stagiaire interrogent les gens du voisinage, on rencontre les habitants du quartier : des enfants élevés par leurs grands-parents qui passent leurs journées à errer dans les ruelles, des femmes portant le fardeau de plusieurs générations ou encore des vétérans marqués par la guerre.
Rue Escalei fait revivre cette vie de village à quelques pas du centre-ville, dans un mélange de douce nostalgie, d’histoires de ruelles et de querelles de voisinage. Avec tout ce qu’elle comporte de traditions, de superstitions et de contradictions, si semblables à celles que l’on retrouve dans plusieurs pays méditerranéens.
« J’avais envie de raconter la Roumanie un peu comme je l’ai connue, enfant. Un pays du Sud, un pays latin où les gens sont très sociables, de bons vivants. Où les voisins sont un peu comme une partie de la famille, avec tout ce que ça peut avoir de bon et de moins bon : on s’entraide, mais on s’espionne aussi », dit Laura Nicolae en riant.
Mon but, c’était de mettre de l’avant le fait que, même pendant des périodes de crise, de changements politiques et sociaux, on trouve une façon de préserver les belles valeurs, d’être généreux, d’élever des enfants, de faire preuve d’amour et d’empathie. L’idée, c’était aussi de présenter la Roumanie communiste avec cette culture cachée, très privée, qui a fait survivre l’humanisme et les valeurs du peuple.
Laura Nicolae
La Roumanie de Laura Nicolae, c’est également celle qui lui a permis de découvrir les grands classiques français – de Molière à Balzac –, quand les livres étaient le seul moyen de s’instruire et de se divertir dans un pays où toute la culture télévisuelle, notamment, était « infusée et imbibée de propagande ».
De fil en aiguille, cette passion lui a permis de décrocher une bourse d’études à l’Université Laval pour se spécialiser en littérature québécoise. « Dans ma tête, j’étais venue au Québec pour huit mois. Et me voilà maintenant, 25 ans plus tard. » À enseigner la littérature française au cégep, tout en partageant sa vie avec un Québécois ayant des ancêtres à l’île d’Orléans.
Tous les ans, elle continue de retourner dans son pays natal pour rendre visite à ses parents et à sa sœur. Et dans ses rêves les plus chers, elle projette d’écrire à nouveau sur la Roumanie de son enfance. « Mais ma vie et ma carrière sont ici, lance Laura Nicolae. Une vie plus belle que celle à laquelle j’aurais pu rêver. »
Destins croisés
Le prix Robert-Cliche, qui récompense les auteurs d’un premier roman depuis plus de 40 ans, a été décerné ces dernières années à des plumes comme Roxanne Bouchard ou encore Paul Serge Forest (pour Tout est ori). Le jury était formé cette année de la journaliste au Devoir Anne-Frédérique Hébert-Dolbec, du libraire chez Monet Mike Vienneau ainsi que de l’autrice et sociologue Caroline Dawson, qui s’est éteinte en mai dernier. Celle-ci a qualifié Rue Escalei de « livre important, très évocateur » dont les personnages sont si attachants qu’on a « sincèrement un pincement au cœur » en les laissant. Laura Nicolae n’a pas eu la chance de la rencontrer, mais leurs chemins se sont croisés à son insu : « Je n’étais même pas au courant qu’elle était sur le jury et pendant qu’elle était en train de lire mon manuscrit, moi, j’étais en train de lire son livre [Là où je me terre]. La vie est magique comme ça, parfois. »
Rue Escalei
VLB éditeur
408 pages






