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«Que faire de la littérature?»: Édouard Louis, ardent défenseur d’une écriture de combat

Source : Le Devoir

« Je pense que pour changer la littérature, il faut procéder à sa dissection », peut-on lire dans Que faire de la littérature ?, un essai que l’on pourrait qualifier de conversationnel puisqu’il a été réalisé à partir d’entretiens accordés à la critique littéraire grecque Mary Kairidi. Édouard Louis veut ici « mettre au jour » les normes « conscientes et inconscientes » de la littérature, comme « le rejet de l’émotion, de la politique, de l’explicite, de la théorie », afin de « faire émerger un art nouveau, renouvelé ».

Dans cet essai passionnant, l’auteur de Monique s’évade et de L’effondrement prend le temps de réunir ses réflexions sur la littérature, une pensée qu’il élabore verbalement depuis une décennie en prenant part à des discussions publiques aux quatre coins du globe ; c’est la facette « méditations » du livre. Il déploie également — c’est la dimension « manifeste » de l’ouvrage — un vibrant plaidoyer en faveur d’une littérature qui ne craint ni l’intime ni la confrontation.

Ce qui intéresse tout particulièrement Édouard Louis, c’est le pouvoir qu’a la littérature de transformer le monde. « Je ne pense pas que ce soit la seule et unique mission de la littérature, précise l’auteur dans les premières minutes de l’entrevue qu’il accorde au Devoir par visioconférence. La littérature peut divertir, faire rêver, véhiculer des faits… Il me semble toutefois qu’elle peut aussi être un instrument de transformation, une boîte à outils qui peut nous servir dans notre existence, au quotidien. »

Pour jeter les bases du livre qui paraît ces jours-ci chez Flammarion, Mary Kairidi a réalisé plusieurs longs entretiens. « J’ai ensuite repris tout ce travail oral pour l’étoffer et le réaménager en chapitres, précise Édouard Louis. Je ne voulais pas que ce soit une simple retranscription, mais plutôt une réflexion logique, cohérente, la plus exigeante possible, et qu’elle comporte des références, notamment à Brecht, à Sartre et à Beauvoir. »

Comment recréer aujourd’hui une littérature de transformation du réel, une littérature de lutte contre la violence, une littérature de réorganisation de la société ? « Ces questions sont au cœur du livre, reconnaît Édouard Louis, mais certaines demeurent sans réponse. Il s’agit d’une invitation à la réflexion, une incitation à s’interroger sur ce que la littérature a fait et n’a pas encore fait, sur ce qu’elle pourrait faire. Contrairement à la plupart des manifestes littéraires, celui-ci ne prétend pas que tout ce qui est venu avant est périmé. »

Peur panique

À en croire certains commentateurs, il n’y aurait plus sur les rayons des librairies que des autofictions et des récits de transfuges de classe. « C’est souvent la peur qui donne cette impression de multiplication, estime Édouard Louis. Cette forme de panique que produit l’autobiographie, et plus encore celle qui donne accès au point de vue des dominés, c’est à mon avis un bon signe. Ça veut dire qu’il y a là quelque chose de très dérangeant, comme dans le fait qu’il est possible de réaliser une transition de genre, comme dans le fait que le monde change et que l’Europe ne reste pas exclusivement blanche. »

L’écrivain va jusqu’à établir un parallèle étonnant : « Au moment où le marxisme émerge et grandit, il y a des auteurs très différents et qui n’hésitent pas à se contredire, comme Marx, Engels, Gramsci et Luxemburg, un vivier de compréhension de la violence sociale. Je pense que c’est ce que représentent les écrits transfuges d’aujourd’hui : une révolution dans l’analyse des inégalités, avec des auteurs qui parlent d’expériences diverses, qui observent les choses de façons fort différentes, mais qui permettent tous de voir la question de la domination de manière plus complexe, plus nuancée, plus radicale. »

Selon Édouard Louis, les normes pèsent sur la littérature comme sur le genre : « La discipline s’effectue sur nos corps au quotidien, à travers ce que Michel Foucault nommait des micropouvoirs. C’est la même chose avec l’écriture. À partir du moment où vous commencez à écrire, un univers de normes s’abat sur vous. C’est un système de rappel à l’ordre permanent. Alors qu’il est de bon ton de dire que la littérature est un espace de liberté, qu’elle est là pour refléter le réel, on constate qu’elle se caractérise en grande partie par un rejet d’une certaine forme de description du réel. »

Des injonctions qui proviennent aussi des critiques. « Si on décrit la violence et tout ce qu’elle entraîne, comme la souffrance, on va vous dire que c’est misérabiliste, que c’est tire-larmes, que c’est sentimentaliste, explique Édouard Louis. On devrait ainsi raconter le réel, mais toujours à distance, sans trop d’émotion, sinon c’est du pathos, sans trop confronter son lectorat, sinon c’est didactique, sans trop de politique, sinon c’est un pamphlet, autrement dit pas de la vraie littérature. On demande ainsi aux auteurs de raconter le réel, mais pas trop. »

Édouard Louis prône en somme une littérature obligeant à regarder le monde tel qu’il est : « Dans le discours bourgeois, la littérature, c’est l’évasion, c’est la liberté. Personnellement, la liberté du lecteur ne m’intéresse pas. Ce que je souhaite, c’est justement le forcer à se frotter à ce qu’il n’a pas envie de voir. La liberté, il peut l’expérimenter dans plusieurs sphères de sa vie. La littérature, je préfère en faire un espace de suspension de la liberté. »

Contribuer au renouvellement

L’auteur estime que la littérature est très conservatrice par rapport à d’autres formes d’art : « Quand on voit ce qui s’invente dans le théâtre, le cinéma ou la musique rap, on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a un mécanisme d’autodéfense des classes dominantes qui cherche à garder le privilège de la littérature, à faire en sorte qu’elle n’évolue pas. Un peu comme l’or ou les diamants, la valeur de la littérature, c’est son exclusivité, c’est avoir quelque chose que les autres n’ont pas. Mais qu’est-ce qui se passerait si, tout à coup, la littérature, parce qu’elle se renouvellerait, retirait à la classe dominante son privilège ? »

Son livre, Édouard Louis le destine tout particulièrement aux jeunes personnes qui sont en train d’écrire : « J’espère nourrir leur désir de produire une littérature de confrontation, une littérature de combat. Je destine aussi ce livre à la critique, pour l’encourager à évaluer différemment les œuvres, à ne pas donner du crédit à un roman pour la simple raison qu’il s’éloigne du réel. Ce livre s’adresse en somme aux gens qui ont envie que la littérature devienne autre chose, qu’elle se déplace en permanence, qu’elle soit portée par de nouvelles avant-gardes. »

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Titre: Que faire de la littérature?

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