Source : Le Devoir
Le roman québécois continue de se tailler une place de choix dans les programmations de nos théâtres. Après Anaïs Barbeau-Lavalette, Caroline Dawson, Michel Jean, Jean-Philippe Pleau et Simon Roy, c’est au tour de Kev Lambert, qui voit cet hiver deux de ses livres portés à la scène. Le public montréalais devra attendre le festival TransAmériques pour découvrir ce qu’Olivier Arteau a imaginé pour Querelle de Roberval, mais on peut apprécier en ce moment même au théâtre du Nouveau Monde le spectacle sensible et ingénieux créé par Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais à partir de Que notre joie demeure.
Paru en 2022 aux éditions Héliotrope au Québec et aux éditions du Nouvel Attila en France, le troisième roman de Kev Lambert a reçu le prix Médicis et le prix Décembre. Que notre joie demeure est sans nul doute un roman social, où l’on aborde les enjeux de la lutte des classes par le biais de l’architecture, où l’on ausculte notre relation à l’art, à la beauté, à la culture et à l’identité. Mais le livre a aussi de grandes qualités esthétiques. Porté par une écriture exceptionnelle, des phrases amples et luxuriantes qui traduisent avec acuité les êtres et les espaces, l’ouvrage emprunte à ce fameux flux de conscience auquel des autrices comme Virginia Woolf et Marie-Claire Blais ont donné ses lettres de noblesse.
Un deuil à faire
Dès les premières minutes de la représentation, on comprend qu’on devra faire le deuil de ces pages sublimes, de ces pans entiers du récit qui dessinent des personnages complexes, mystérieux, mais qui font assez peu, il faut bien l’admettre, évoluer l’intrigue.
Au cœur du roman de 384 pages aussi bien que du spectacle de trois heures (en incluant l’entracte) : Céline Wachowski, architecte de renommée internationale qui s’apprête à dévoiler le siège social de la multinationale Webuy, le premier grand projet qu’elle réalise pour Montréal, sa ville. Dans sa quête de reconnaissance, aussi bien dire sa quête d’amour, la femme, souvent bien seule au sommet de sa tour d’ivoire, devient le symbole de l’embourgeoisement de la métropole et rencontre une forte opposition citoyenne.
Dans les tailleurs impeccables de Céline, arborant perruque blanche et lunettes carrées, Anne Dorval est impériale et vulnérable, intransigeante et fragile, colérique et attendrissante. N’y allons pas par quatre chemins : c’est un grand bonheur de voir cette comédienne chevronnée, qui s’est éloignée de la scène entre 2011 et 2023, renouer ainsi avec le théâtre. Après avoir campé une bouleversante Maria Casarès dans Je t’écris au milieu d’un bel orage, l’actrice donne à son personnage d’architecte un aplomb admirable, une sensibilité palpable.
Parmi les dix comédiens qui complètent efficacement la distribution, mentionnons Macha Limonchik, qui est Dina, la précieuse amie de l’héroïne ; Philippe Cousineau, qui joue Michel, l’antipathique assistant de Céline ; et Louise Cardinal, qui brille dans chacun des petits rôles qu’elle incarne, notamment celui de Valérie Plante.
Tout ce beau monde évolue dans un espace polyvalent signé Geneviève Lizotte. Le dispositif mise sur de grands panneaux pivotants sur lesquels se déposent les éclairages de Julie Basse et les images vidéo de Félix Fradet‑Faguy. Les prises de vue en direct donnent à observer les entrevues télévisées et les vidéoconférences, mais surtout les maquettes du bâtiment en construction, des formes majestueuses qui semblent surgir du sol pour s’élancer vers le ciel.
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