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Qui a lu lira!

 

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Qui a lu lira!

Au début des années 1990, Faith Popcorn nous a annoncé le cocooning alors que le techno-utopisme nous prédisait la mort du livre papier.

Le reste appartient à l’histoire : le livre imprimé n’a pas connu le même destin que le disque, par exemple. Face à la dématérialisation de la musique et à son piratage, avec Napster en tête, l’industrie musicale a mis trop de temps à proposer une solution de rechange légale et pratique avec iTunes (2003), puis Spotify (2008). Pendant ce temps, les détaillants de livres numériques ont érigé des murs autour de leurs applications de lecture propriétaires pour y contraindre les lecteurs, et ce manque d’universalité, qui a fait le succès des fichiers musicaux MP3, a certainement freiné le développement du marché des livrels. Mais au-delà de cet enjeu technologique, la tentation de remplacer massivement le livre imprimé s’est heurtée à la tendresse infinie et persistante des lecteurs pour l’objet livre. De là, le monde littéraire s’est fréquemment positionné comme un refuge sacré face à l’envahissement commercial et à la surveillance constante des géants du Web, une oasis de la déconnexion.

Il existe tout de même un décalage entre cette perception qui perdure et la nouvelle réalité de l’industrie du livre, qui s’appuie désormais sur des infrastructures numériques qui traversent toute la chaîne éditoriale. Plateformes d’autopublication comme Wattpad, impression à la demande, vente en ligne, réseaux sociaux, livres audio, booktubing, bookstagramming, communautés de lecteurs… le numérique structure désormais l’écosystème littéraire de la création jusqu’à la réception des œuvres, en passant par leur diffusion. Aujourd’hui, l’acte de lire un livre papier s’inscrit, qu’on le veuille ou non, dans un environnement d’interactions largement dématérialisé avec de nouveaux espaces de médiation culturelle.

L’autre versant de la découvrabilité à l’ère du Web est assurément la datafication des pratiques de lecture, ce qu’illustre parfaitement le cas Goodreads1. J’ai déjà eu l’occasion de vous parler du passage, depuis la crise financière mondiale de 2007-2008, vers une reconfiguration du capitalisme avec l’algorithme comme étant le cœur de sa nouvelle logique d’accumulation (Le capital algorithmique, Écosociété, 2023). Les algorithmes de recommandation redéfinissent, en quelque sorte, les rapports entre les protagonistes traditionnels du livre et les jeunes pousses de la Silicon Valley.

Créée en 2007 par Otis Chandler, Goodreads s’est imposée comme un leader mondial du réseautage littéraire, devenu du catalogage social, à partir de la simple idée des recommandations entre amis : « Un après-midi, alors que je parcourais la bibliothèque d’un ami pour trouver des idées, cela m’a frappé : quand je veux savoir quels livres lire, je préfère me tourner vers un ami plutôt que vers n’importe quelle personne au hasard ou une liste des meilleures ventes. J’ai donc décidé de créer un site Web — un endroit où je pourrais voir les bibliothèques de mes amis et apprendre ce qu’ils pensaient de tous leurs livres. » (traduit, section « About Us » du site) Après que le nombre de ses utilisateurs est passé de 7 à 17 millions en 2012 (aujourd’hui estimé à 150 millions), le rachat de la plateforme par Amazon en 2013 pour 150 millions de dollars a révélé sa véritable valeur : transformer les goûts de lecture en données exploitables.

Derrière le discours communautaire se cache un modèle économique fondé sur la monétisation des données comportementales des utilisateurs de la plateforme à travers, d’une part, la publicité ciblée en fonction de certaines niches et, d’autre part, la vente de licences à des sites tiers basée sur l’exploitation des profils de lecteurs.

En lançant quialu.ca en 2019, les libraires indépendants souhaitaient offrir un contrepoids essentiel aux plateformes étrangères comme Babelio et Goodreads en s’appuyant sur la connaissance approfondie tant des nouveautés littéraires que du livre de fonds grâce à notre vaste réseau de membres, présents partout sur le territoire. Mais aussi en s’assurant que la gouvernance de la plateforme demeure entre les mains de ces professionnels du livre, comme un rempart pour la communauté. Nous misions aussi sur le souhait des lecteurs de faire partie d’une communauté qui vibre pour les livres et les auteurs d’ici. Les lecteurs auraient ainsi la possibilité de croiser sur quialu.ca leurs libraires indépendants disposant d’un profil Libraire, avec un rôle distinct et une place prépondérante, heureux de décloisonner leur expertise afin d’y offrir de précieuses suggestions.

Comme chez les libraires, le personnel des bibliothèques est constitué d’extraordinaires passeurs. Grâce au soutien du ministère de la Culture et des Communications, par l’intermédiaire de son programme Rayonnement de la culture québécoise, nous leur avons lancé l’invitation à se joindre à nous en créant biblio.quialu.ca pour transmettre le goût de la lecture aux utilisateurs de la plateforme et à tous ceux que nous saurons conjointement y attirer. Ce projet est réalisé avec la collaboration de l’Association des bibliothèques publiques du Québec, dont la directrice générale, Eve Lagacé, a trouvé les mots justes pour parler de notre vision commune : « biblio.quialu.ca est un bel exemple d’une collaboration qui nous enrichit collectivement : les équipes des bibliothèques et des librairies unissent leurs passions et leurs expertises pour ouvrir de nouveaux horizons et améliorer la découverte de livres, la rendant plus simple, plus fluide et plus inspirante, au bénéfice des lectrices et lecteurs. »

Dans un monde toujours plus disruptif, j’aime croire que le rôle de ces précieux conseillers deviendra encore plus essentiel. Aux États-Unis, un phénomène nouveau apparaît : les bibliothécaires sont aux prises avec une avalanche de demandes d’usagers qui cherchent des livres qui n’existent pas, aux titres imaginaires générés, voire hallucinés par l’intelligence artificielle. Pour départager le vrai du faux, comme pour mettre en valeur le meilleur de la production éditoriale, nous compterons encore longtemps sur l’expertise irremplaçable de ces gardiens de la culture et leur connaissance intime du monde du livre.

Photo : © David Cannon

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1. Simone Murray, « Secret Agents: Algorithmic Culture, Goodreads and Datafication of the Contemporary Book World », Sage Journals, Volume 24, Issue 4.

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