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Riad Sattouf et l’art de sublimer un grand classique littéraire

Source : Le Devoir

Certains livres ne se referment jamais tout à fait. Terre des hommes est de ceux-là. Pour Riad Sattouf, ce texte emblématique d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) sur son expérience de pilote n’a jamais cessé d’agir comme une boussole intime, un livre-compagnon que l’on relit pour s’orienter, s’aérer, se rappeler ce que signifie « devenir adulte ». En l’illustrant aujourd’hui de 150 images, l’auteur de la série L’Arabe du futur ne s’est pas contenté d’enjoliver un monument de la littérature : il lui a tendu un miroir sensible, fidèle et habité.

Au téléphone, la voix est douce et précise. Riad Sattouf parle comme il dessine, sans effet, attentif aux émotions. Ce projet longtemps rêvé d’illustrer Terre des hommes — récit autobiographique et méditatif publié en 1939, devenu l’un des textes majeurs de l’écrivain français Saint-Exupéry — s’inscrit dans une trajectoire artistique où l’enfance, la transmission et la transgression occupent une place centrale. Il y a, dans cette entreprise, un geste singulier, non pas réécrire Saint-Exupéry, mais lui répondre, par la couleur, par le rythme, par l’intuition, comme on répond à un proche.

« Je me suis mis dans la tête qu’on était en 1939, que je faisais les dessins à cette époque-là et que Saint-Exupéry était mon ami. Je lui proposais d’illustrer son livre comme ça », explique Riad Sattouf en entrevue pour Le Devoir.

Le célèbre bédéiste de 47 ans ne vient pas d’un milieu saturé d’ouvrages. Il le rappelle d’emblée : « Je viens d’une famille qui ne lisait pas énormément, enfin même pas du tout, ni du côté maternel ni du côté paternel. » Chez lui, la lecture s’est construite par hasard, au fil de rencontres imprévues, loin de toute transmission évidente.

Il y revient longuement, comme si tout partait de là, d’une enfance où on lit peu, mais où l’on relit beaucoup. « J’ai eu assez peu de livres mine de rien dans mon enfance et donc je les ai souvent relus », confirme-t-il. D’abord les bandes dessinées, Tintin et quelques œuvres jeunesse, puis ces textes qui nous « tombent dans les mains » et qu’on ne quitte plus.

Un jour, à l’adolescence, une bibliothèque, un bandeau, un titre, Terre des hommes, premier livre autobiographique qu’il lira. Dans la mémoire de Riad Sattouf, ce moment se prolonge aussitôt dans une autre histoire, celle du grand-père maternel, grand passeur d’imaginaire, qui racontait l’aube de l’aviation comme une légende populaire. L’aïeul évoquait souvent une scène de jeunesse presque romanesque, sa rencontre avec Jean Mermoz, aviateur mythique, croisé par hasard dans la rue, une cigarette offerte à un garçon de 15 ans. « Il en avait gardé un souvenir très fort », raconte-t-il, comme si la main tendue du pilote avait fini par atteindre, des décennies plus tard, un petit-fils devenu dessinateur.

Peur, courage et fraternité

À la découverte de Terre des hommes, « chef-d’œuvre involontaire » né de l’assemblage de récits et d’articles où Antoine de Saint-Exupéry raconte sa vie de pilote de l’aviation postale, de Toulouse à la cordillère des Andes en passant par le Sahara, se joue pour Riad Sattouf bien plus que la seule force du récit.

De cette première rencontre naît une fidélité durable. Relire, explique Riad Sattouf, c’est « retrouver les sensations de la première lecture » et tenter de comprendre ce qui, dans Terre des hommes, continue de le fasciner. Comme si le livre abritait un noyau inépuisable de peur, de courage et de fraternité, et cette conviction que la vie ne prend du relief qu’au contact de l’obstacle.

Mais illustrer ce livre de Saint-Exupéry est longtemps resté pour Riad Sattouf un désir à peine formulé. Sur son bureau, pourtant, une photographie de l’écrivain est là depuis des années. « Il a longtemps été plus vieux que moi sur cette photo. Et un jour, le temps passant, je me suis rendu compte que je l’avais dépassé en âge, lui qui a disparu en Méditerranée à 44 ans », raconte-t-il. Ce jour-là, le regard bascule. « Je ne l’ai plus vu comme un vieux, mais comme un jeune homme », ajoute-t-il.

Alors l’artiste et réalisateur franco-syrien s’autorise. Il le dit sans détour, avec une franchise amusée. « J’avoue que j’ai utilisé mon superpouvoir. Je me suis dit : “Je suis maintenant connu, si je demande à Gallimard… ce n’est pas du tout impossible qu’ils me disent oui.” » Mais l’intérêt que suscite le projet ne tient pas qu’à son nom. Lorsqu’il contacte l’éditeur, la proposition séduit d’emblée par sa justesse, tant chez Gallimard que du côté de la famille de Saint-Exupéry.

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