Source : Le Devoir
Y a-t-il pire douleur que celle qui est ressentie par des parents ayant perdu un enfant ? Le film Hamnet, adapté l’an dernier du roman de Maggie O’Farrell, se concentre sur le deuil de William Shakespeare et de son épouse Agnes Hathaway après la mort de leur fils de 11 ans. La fiction imagine que cette terrible disparition a accompagné la création de la pièce Hamlet. « Être ou ne pas être… »
La réalisation de Chloé Zhao a été saluée pour sa « profondeur émotionnelle » capable d’ébranler quiconque s’y frotte. Seulement, un couple dans l’Angleterre des années 1580 vivait-il son deuil comme le décrivent le roman et le film ? La peine est-elle toujours la même pour une mère ou un père qui perd son enfant, que ce soit il y a 500 ans en Europe, il y a 5000 ans en Chine ou dans le Québec d’aujourd’hui ? Cette émotion est-elle éternelle ou contingente ?
Le professeur montréalais Rob Boddice répond que les émotions ont une histoire et qu’elles sont même changeantes comme l’« inconstante lune », selon une formule de Shakespeare. Il en connaît un bail après y avoir consacré une quinzaine d’essais, dont The History of Emotions et A History of Feelings.
« De manière générale, Hollywood et l’histoire ne font pas bon ménage, dit-il au Devoir. On sait, par exemple, que la mortalité infantile était très élevée autrefois et qu’une famille pouvait perdre la moitié de ses enfants. On ne peut pas s’attendre à ce que ses membres aient vécu le deuil de la même manière. En même temps, je pense que l’idée d’un passé sans émotions, d’un passé qui serait en quelque sorte moins sensible à la perte d’un enfant, est tout simplement fausse. »
La question des croyances religieuses devient tout aussi centrale pour mesurer les mutations émotionnelles. Croire en l’au-delà modifie le rapport au « sommeil de la mort »…
« On sous-estime le réconfort apporté par un contexte religieux par rapport à l’absence de quelque chose de comparable dans un contexte séculier, note encore M. Boddice. De nos jours, on gère les émotions d’une manière entièrement mondaine. On utilise le counseling du deuil et des choses similaires. Il s’agit de trouver une forme de clôture, de continuer à vivre, de négocier avec notre perte et nos émotions. »
Montréal, capitale des émotions
Le professeur du Département d’études sociales de la médecine de l’Université McGill a été joint en Finlande, où il a cofondé, en 2018, le Centre d’excellence dans l’étude historique des expériences, rattaché à l’Université d’Helsinki. Il a précédemment occupé des postes à l’Université Harvard, au Max Planck Institute et à l’Université libre de Berlin.
Né en Angleterre en 1977 dans une communauté très affectée par les grèves et les fermetures des houillères, Rob Boddice a pris l’ascenseur social en réalisant des études universitaires jusqu’au Ph. D. à l’Université York. Sa thèse devait porter sur le rapport à l’alcool en Angleterre à la fin du XIXe siècle. Elle a bifurqué vers les sports de combat d’animaux, surtout de coqs ou de chiens, interdits après mille ans de pratiques parce que jugés soudainement trop cruels par des mentalités en évolution.
« Londres, dans les années 1880, demeure ma zone de confort », résume-t-il sur son site Web personnel. Il y ajoute courir des marathons et jouer de la guitare depuis une trentaine d’années.
Il est arrivé au Québec en 2004 pour une conférence qui a marqué sa vie. « J’y ai rencontré celle qui allait devenir ma femme et beaucoup d’historiens devenus très importants pour moi, confie-t-il. Je me suis installé à Montréal l’année suivante, après mon doctorat. » Sa femme, Stephanie Mill, poursuit à McGill ses propres travaux et son enseignement sur l’éducation émotionnelle des enfants. « L’étude de l’émotion, c’est une histoire de famille », résume son mari.
L’historien refuse de réduire les émotions à une poignée de catégories universelles opposant, par exemple, le plaisir et la souffrance, la joie ou la tristesse, selon le modèle du psychologue Paul Ekman, popularisé dans les années 1960. Ou à quelques émojis. Ou aux cinq personnages anthropomorphisés du dessin animé Inside Out. Il ne veut pas non plus réduire ce qu’émotion veut dire à une simple définition.
« Ce que j’étudie a une histoire et même les mots pour en parler changent énormément. Dans l’Europe médiévale, on parle des passions de l’âme, et dans l’Europe moderne, des affects. Ce serait une erreur de croire que la traduction n’est pas une transfiguration. Je veux être fidèle à la façon dont les gens se comprenaient eux-mêmes où qu’ils soient. »
Dans A History of Feelings (2019), M. Boddice décortique la colère ou la rage d’Achille telle qu’elle est racontée dans L’Iliade. S’agit-il seulement de cela ? En analysant le
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