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Il y a bientôt quinze ans que l’illustrateur et bédéiste Samuel Cantin publie des albums en nous faisant passer par toute la gamme du rire et de l’absurde. Il se plaît à faire interagir des protagonistes tout à fait normaux — ou presque —, pourvus d’émotions et d’aspirations, à ceci près qu’ils sont toujours placés dans des contextes inusités, loufoques ou rocambolesques, permettant une variété de modulations et de situations étonnantes qui vont du léger débordement à la totale divagation. Diable ou cowboy, actrice ou astronaute, les héros de Cantin sont soumis à la fougue débridée de leur créateur, pour la pure jubilation des lectrices et lecteurs que nous sommes.
Vos bandes dessinées Whitehorse et Vil et misérable, toutes deux publiées aux éditions Pow Pow, ont fait l’objet d’adaptation, la première au théâtre et la seconde au cinéma. Aviez-vous anticipé cette trajectoire?
Pas au moment de la publication, mais avant d’être des BD, Vil et misérable avait été un court-métrage que j’avais tourné en 2008 et Whitehorse une nouvelle que j’avais écrite en 2004. Je n’étais peut-être pas « surpris » que ces histoires puissent se déployer sous d’autres formes, car il y avait sûrement des restants d’ADN de leurs incarnations passées…
Vos œuvres ont un caractère déjanté et mettent en scène des personnages et des situations invraisemblables. Cette propension aux univers excentriques, que vous permet-elle d’exprimer?
J’ai toujours aimé le mélange de tons, le décalage entre le fantaisiste et le banal, l’émotion pure et le détachement humoristique dans une même scène. Je ne sais pas si c’est de la pudeur, ou une simple préférence esthétique, mais j’ai de la difficulté à imaginer des scènes 100% sérieuses ou 100% niaiseuses. Je vogue entre les deux.

Le monde de Phobies des moments seuls (Pow Pow, 2011) s’est d’abord déployé à travers un blogue pour par la suite devenir votre premier livre. De virtuel, Marcus Pigeon est alors devenu un peu plus matériel. Qu’est-ce que cela a représenté pour vous?
C’était un moment hyper important pour moi. En commençant le blogue, l’idée de la publication n’était pas loin dans ma tête, j’avais toujours voulu publier un livre. Quand Luc Bossé de Pow Pow m’a approché… j’ai capoté (ha! ha!).

En 2015, vous faites paraître le premier tome de Whitehorse, qui sera suivi d’une seconde partie deux ans plus tard. D’où vous est venue l’idée de ce couple improbable que forment Henri, écrivain souffrant d’insécurité chronique, et Laura, actrice en devenir qui a le vent dans les voiles?
Début vingtaine, en changeant de podiatre, car le mien avait pris sa retraite après avoir gagné sept millions à la loterie, j’ai découvert que j’avais une jambe plus courte que l’autre. Je me demandais si elle n’était pas en train de rapetisser. En même temps, j’avais des douleurs intenses à la poitrine et j’avais l’impression que mon thorax s’effondrait vers l’intérieur. Bref, j’étais dans une grosse spirale d’hypocondrie et quand je suis allé chez le médecin, j’ai découvert une inscription gravée sur le mur : You’re gonna die here. Ça m’a inspiré ce Syndrome de la tortue que j’ai mis dans ma nouvelle. Des années plus tard, j’ai vécu une rupture qui ressemble peut-être un peu à l’histoire dans Whitehorse, que j’ai mélangée à l’histoire de la maladie, mais c’est principalement de la fiction.
Votre bande dessinée Vil et misérable (2013) présente Lucien Vil, un démon bourru travaillant dans une librairie qui se trouve dans un magasin de voitures d’occasion. Bon diable malgré tout, il consulte un psychiatre pour le moins dérangé et devra bientôt se farcir un collègue chaleureux et aimable, bref, son exact opposé. Il se cherche aussi une amante, car il ne peut avoir de relations sexuelles que le jour de la marmotte, ce qui rend sa quête lubrique très pressante. Y a-t-il des limites à votre imagination?
L’idée à la base était de créer un personnage de solitaire marginal et de le mettre dans les situations les plus malaisantes possibles. Le libraire entouré de voitures est apparu comme une image qui me plaisait. Ces images viennent de manière un peu confuse, instinctive, ensuite on y met de l’ordre. Au début, c’était simplement un libraire « déguisé » en diable au bureau à l’Halloween, puis je me suis dit « si c’était un vrai diable, là il serait vraiment marginal ».

En 2023, vous illustrez un premier album jeunesse, J’aime pas ta robe (Monsieur Ed), écrit par Danielle Chaperon, livre qui remportera par ailleurs le prix Bédélys jeunesse. Comment avez-vous appréhendé cette première aventure dans le territoire de l’enfance?
Je me vois plus comme un « scénariste » que comme un dessinateur, donc j’étais un peu stressé! C’était un défi, mais j’ai vraiment trippé (surtout à faire de la couleur!) et je pense que j’ai beaucoup appris et ça m’a rendu meilleur dessinateur.
Avec Shérif Junior (t. 1) : Il y a quelque chose de poussiéreux à Sorel-sur-Poussière (Pow Pow, 2023), un pavé de 450 pages, vous faites une incursion dans le western en présentant un personnage d’enfant prêt à rétablir l’ordre dans son coin de pays qui va à la dérive. Il s’y déploie moult péripéties, mais également plusieurs questionnements sur l’existence. Cowboys décapants et quêtes insolites… comment s’est construite cette BD sertie d’un joyeux capharnaüm?
À la base, je devais faire Shérif en 2013 tout de suite après Vil et misérable. Je voulais une histoire courte, de 48 pages, comme les BD franco-belges que je parodiais. Mais Whitehorse est sorti tout seul. J’ai découvert beaucoup de choses en faisant ce livre, si bien que quand je suis revenu à Shérif, Whitehorse avait influencé ce projet. J’allais faire un western, mais il y aurait des petits bouts personnels dedans, des petits bouts de Whitehorse.
Vous avez illustré Le jour de la réglisse à la barbe à papa/Le jour de la réglisse à l’air féroce (Monsieur Ed, 2024), écrit par Pierrette Dubé. Cet album pour enfants tête-bêche raconte de deux façons différentes une course contre la montre afin de remporter les sublimes friandises tant convoitées. Quel a été le plus grand défi de ce projet?
Honnêtement, c’était difficile de garder en tête les différences entre les deux histoires (ha! ha!). Je devais dessiner deux fois l’histoire, mais tout avait changé! Je pense qu’on a spotté toutes les petites erreurs que j’avais faites, mais je ne suis pas sûr!

Votre plus récente réalisation, Turbulences dans le jardin (Fonfon, 2025), avec au texte Stéphanie Boyer, présente un trio d’amis s’activant à la confection d’un avion en papier qui aurait la faculté de voler indéfiniment. S’ensuivent des tribulations abracadabrantes où les situations fantaisistes rivalisent avec un humour décalé. Encore là, nous avons affaire à une histoire folle qui décoiffe. Avez-vous une prédilection pour le délire?
Peut-être qu’on a pensé à moi parce qu’il y avait une petite parenté entre l’univers de Stéphanie et le mien. Si c’est ça, je suis bien content d’être étiqueté comme le gars drôle et fantaisiste, c’est mieux que, mettons, gris et plate (ha! ha!).
Quels sont les thèmes et les genres que vous désirez encore explorer?
Je suis obsédé par les romans noirs. J’ai un projet de BD sur un détective privé inspiré des Philip Marlowe, Sam Spade, Nestor Burma et Eugène Tarpon de ce monde qui mijote dans ma tête depuis des années!





