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Qu’ils soient destinés à un lectorat jeunesse ou adulte, les univers de Sophie Bédard expriment un même talent à raconter, bien souvent grâce à une bonne dose d’humour, les frasques et les vicissitudes des aléas quotidiens et des paradoxes qui nous composent. En résultent des histoires invraisemblables et des personnages bien trempés qu’on adopte sans peine tant on prend plaisir à côtoyer leurs inénarrables tribulations. Active dans le milieu epuis quatorze ans, la bédéiste fait preuve d’une imagination et d’une créativité sans bornes et nous prie de la suivre dans ses fantaisies débridées, nous, lectrices et lecteurs comblés, qui empoignons chaque Bédard nouveau atterrissant entre nos mains avec joie et trépignement.
Vous vous êtes fait connaître avec la publication chez Pow Pow en 2012 du premier tome — qui en comptera quatre — de votre bande dessinée Glorieux printemps, mettant en scène entre autres les péripéties de la jeune et (pas vraiment) sympathique Émilie Cousineau. Qu’est-ce qui vous a amenée à la bande dessinée?
J’étais assez jeune quand j’ai commencé à vouloir raconter des petites aventures sous forme de BD, j’en ai qui datent du primaire! Mais c’est à l’adolescence que ça s’est développé plus sérieusement. C’était l’époque des blogues BD, et il y a eu une vraie explosion d’artistes qui racontaient leur vie en dessins et les publiaient en ligne. Je lisais ça avec avidité et j’ai tout naturellement eu envie de faire la même chose. Ça m’a permis d’apprivoiser le médium tout en faisant rire mes amis. Je racontais n’importe quoi, mes états d’âme, mes sorties au cinéma, des anecdotes du secondaire… Et en parallèle, je commençais l’élaboration des personnages de Glorieux printemps!
En 2019 paraît la BD Les petits garçons (rééditée en 2024, Pow Pow), pour laquelle vous avez été récompensée du prix Bédélys. Elle nous plonge dans le quotidien de Nana, Lucie et Jeanne, toutes au début de l’âge adulte, un peu perdues, mais ô combien attachantes. Quelle en a été l’inspiration première?
Souvent, les thèmes centraux de mes livres se dévoilent à moi seulement en cours de scénarisation. C’est ce qui s’est passé avec Les petits garçons : j’avais des personnages en tête, je voulais raconter une histoire d’amies en colocation, et c’est seulement vers la fin du processus d’écriture que je me suis rendu compte que je parlais de rupture amicale. Au début de la vingtaine, on réalise un peu plus qui on est, nos besoins et nos limites changent, et de là peuvent naître des tensions au sein de nos amitiés de longue date. Et c’est parfois aussi brise cœur qu’un chagrin d’amour.

Avec Maya contre la malédiction du centre d’achat (Pow Pow), vous usez de rebondissements fantastiques pour parler de rupture amoureuse et de relations de travail. Vous réussissez aussi, comme il arrive souvent dans vos livres, à faire rire les lecteurs et lectrices. Pourquoi aimez-vous privilégier l’angle de l’humour dans vos œuvres?
L’humour est vraiment à la base de mon écriture. Il y a quelques années, j’avais commencé à travailler sur un scénario assez dramatique. Je n’ai pas réussi à aller au-delà de quelques pages tant c’était dur pour mon moral. Déjà, faire de la bande dessinée, c’est très long, donc j’ai besoin de m’amuser un peu au cours du projet. Sinon, je vais devenir triste à en mourir! Ensuite, l’humour me permet de rejoindre plus facilement les lecteurs, ça leur permet de s’attacher davantage aux personnages. Dans le cas de Maya, j’avais envie d’aborder des thèmes assez graves : l’humour, c’est mon langage de prédilection, même quand le cœur du projet est sombre.


Vous avez illustré les romans de la série jeunesse Mysterium écrits par Alexandre Côté-Fournier dans la collection « Noire » de la courte échelle. Quels sont les défis particuliers de s’adresser à un public préadolescent?
Je pense que la seule chose qui me stresse, c’est la peur que mon âge transparaisse dans mon humour! Je veux que les préados me trouvent cool…
Dans la bande dessinée Félixe et la maison qui marchait la nuit (La ville brûle), vous abordez le sujet de la dépression chez l’enfant. De quelle façon avez-vous réussi à trouver la mesure d’un thème si délicat?
J’étais moi-même une enfant assez mélancolique et tout ce qui touchait à la tristesse m’attirait beaucoup, alors le thème m’est venu naturellement. J’ai confiance en l’intelligence émotionnelle des jeunes. Ce livre est pour eux, mais aussi pour la petite lectrice triste que j’étais.


En février dernier est paru le roman jeunesse Comment convaincre un fantôme de déménager (Québec Amérique), dont Maude Ménard-Dunn signe le texte tandis que vous vous occupez des illustrations. Cette histoire de la jeune Dorothée Petit cherchant à découvrir les dessous entourant une présence obscure dans sa maison allie mystère et humour. De quelle manière avez-vous voulu l’exploiter?
L’idée était que le roman soit ponctué de petites illustrations venant ajouter de l’humour au texte (qui est lui-même déjà très drôle). C’est le personnage de Dorothée qui fait la narration de l’histoire, et c’était un réel plaisir d’imager sa voix et son imagination.
Votre plus récente BD, Louves Love (Pow Pow), propose la romance improbable entre deux femmes, une étant loup-garou et l’autre s’évertuant à traquer précisément cette sorte d’être hybride. D’où vous est venue cette idée rocambolesque?
À la base, le projet est né d’une initiative des éditions Exemplaire (maison d’édition française) qui a lancé une collection de BD de romance queer. Le but était de faire des petits livres d’amour cutes et doux pour les lecteurices LGBT. J’étais super partante et j’ai tout de suite eu envie d’explorer une dynamique « enemies to lovers » en y mêlant un peu de surnaturel. J’ai grandi avec des séries comme Buffy contre les vampires ou le Loup-garou du campus, alors c’est clair que ça m’a inspirée!

Dans le monde du 9e art, vous réclamez-vous de certaines influences?
J’ai été très marquée par le travail de Kyko Okazaki. On sent une énergie pure à travers son dessin et c’est un peu l’idéal que j’aimerais atteindre. J’ai aussi grandi avec les albums de F’murr : sa poésie, son humour absurde, sa douce rêverie, tout ça m’a beaucoup influencée. Finalement, je dirais que mon travail est souvent en dialogue avec celui de Mirion Malle. Non seulement je l’admire énormément, mais c’est aussi une amie proche; je crois que ça se devine en lisant mes livres.
La plupart du temps, qu’est-ce qui vous vient en premier lors de la création d’une nouvelle œuvre : le synopsis, les personnages, une scène autour de laquelle s’échafaude le reste, etc.?
Je dirais un peu tout ça à la fois! Les idées naissent à gauche et à droite, parfois c’est une image encore floue, une idée de personnage… Je vois la création d’un album comme l’assemblage d’un grand casse-tête: petit à petit, je rassemble les pièces que j’ai en main et je fais de mon mieux pour composer un ensemble cohérent.

Photo : © Prune Paycha





