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«tah l’époque»: l’exception qui confirme la règle

Source : Le Devoir

Le premier roman d’Oliver Lovrenski, publié en 2023, alors que l’auteur n’avait que 19 ans, a fait sensation en Norvège. On parle de ce livre, qui a valu à son auteur, d’origine croate, le Prix des libraires norvégiens et le prix culturel de la Ville d’Oslo, comme d’un véritable phénomène littéraire. Brutal, direct, radical, mais surtout juste, terriblement honnête et aussi très émouvant, tah l’époque, paru en France en février et maintenant sur les étals des librairies québécoises, mérite toute l’attention qu’on lui accorde.

On a ici affaire à une littérature qui donne un accès immédiat, sans interférence, sans recul, sans modération, à une réalité que la plupart des gens n’arriveraient même pas à imaginer. Le roman devrait ainsi trouver un écho particulier auprès d’un lectorat en mal d’une représentation plus réaliste et plus complexe du monde actuel. Nous sommes à Oslo, à une époque pas si lointaine (même si le titre, qui signifie « comme à l’époque », l’évoque avec une certaine nostalgie), au plus près du quotidien de quatre jeunes adolescents aux origines diverses qui vivent pour ainsi dire dans la rue.

À la lecture des paragraphes rédigés par Ivor, le narrateur, alter ego de l’auteur, il est impossible de ne pas penser à l’effet provoqué en 1995 par La haine, le film de Mathieu Kassovitz. D’abord à cause de la langue, délurée et déroutante, d’une simplicité désarmante, qui dépeint la réalité plutôt que de l’interpréter, qui se satisfait de déposer l’émotion sur la page plutôt que de la disséquer. Mais surtout à cause de la solidarité dont les quatre marginaux font preuve dans une ville qui ne leur offre pour ainsi dire que de l’adversité, que de l’hostilité.

À fleur de peau

Sans véritable abri, toujours à fleur de peau, Ivor raconte ses pérégrinations, et celles de ses amis Marco, Arjan et Jonas, dans un style pétri d’oralité, une langue crue, redoutable comme une arme, un flot qui entrelace verlan, argot et abréviations, un français parsemé de somali, d’arabe et de croate. Cette prose, dont le ton évoque franchement celui des textos — l’auteur a d’ailleurs expliqué qu’il avait rédigé une grande partie du livre sur son téléphone, comme s’il s’adressait à un ami —, est aussi hachurée qu’efficace, aussi minimaliste qu’expressive, aussi désenchantée qu’urgente.

Précisons que la traduction du norvégien est à ce point franco-française qu’on pourrait par moments se croire dans une banlieue parisienne défavorisée. Heureusement, les aventures du quatuor sont assez prenantes pour qu’on passe par-dessus ce lexique et ces expressions pas du tout appropriés pour un lectorat québécois et probablement assez peu fidèles à l’esprit de l’œuvre originale.

Amis depuis l’enfance, Ivor, Marco, Arjan et Jonas traînent dans les halls d’immeubles et dans les terrains vagues, généralement le nez rivé à une « story » ou à un « snap ». Pour engourdir la douleur, ils consomment. Pour consommer, ils revendent. Ils expérimentent le désir et le deuil, subissent et reconduisent la violence. À vrai dire, les garçons courent à leur perte, foncent tout droit vers la mort ou la prison. Dans les dernières pages, après que « le mec du service de l’enfance » lui a prédit une sombre fin, Ivor affirme : « je vais être l’exception qui confirme la règle ». On ne demande qu’à le croire.

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Titre: tah l’époque

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