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«Terre des humbles»: une histoire à hauteur de femmes et d’hommes

 

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Ce Terre des humbles. Les Saguenayens 1840-1940, pour Gérard Bouchard, c’est la réalisation d’un vieux rêve de jeunesse.

Un rêve qui remonte à la fin des années 1960, explique-t-il en entrevue depuis son bureau de l’Université du Québec à Chicoutimi, où il est toujours professeur émérite et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Après sa maîtrise en sociologie à l’Université Laval, au temps de ses études en France et de son doctorat en histoire sous la direction du grand historien Robert Mandrou, l’un des pionniers de l’histoire sociale en France (avec Marc Bloch, Lucien Febvre, Pierre Goubert et Alain Corbin).

C’est ce qui explique qu’il ait depuis longtemps pris, comme historien, le « parti des humbles » — à l’opposé des « grands événements », des « grands hommes », des puissants qui présidaient à la destinée d’une société. Celui des individus qui ont foulé la terre, défriché les forêts d’épinettes, souffert, aimé, enfanté. Voilà aussi pourquoi il est question des « Saguenayens » et non pas du Saguenay — dénomination sous laquelle, pour les fins de ce grand récit, Gérard Bouchard inclut également la population du Lac-Saint-Jean, dont elle est le prolongement.

Dès le début, l’historien avait à cœur de « faire du neuf ». C’est-à-dire de « rendre compte de l’évolution d’une société sur une période longue, en explorant chacune de ses dimensions : le culturel, l’économique, le social, le politique, le religieux, etc. Et puis montrer les interactions qui se déploient et d’où résulte le changement ». Le défi était considérable, compte tenu surtout du problème des sources, se rappelle-t-il.

Par chance, en plus des documents d’archives habituels, l’historien a pu s’appuyer sur deux « sources exceptionnelles » pour réaliser cette entreprise. À commencer par l’énorme fichier BALSAC (qui contient la trace de toutes les familles qui sont passées au Saguenay, et dont il a été l’instigateur), mais il a aussi mis à contribution un important travail de terrain, des données orales puisées dans un corpus de 2500 entretiens réalisés dès les années 1920 avec des personnes âgées de la région, et dont il en a lui-même réalisé certains à la fin des années 1960. « J’avais tout ce qu’il fallait pour établir la base, factuelle et archivistique, mais je voulais mettre là-dessus la parole des acteurs. »

Inspiré par l’émotion

Un travail qui s’est étalé sur 50 ans. « Mais je n’ai jamais manqué de patience, parce que j’étais vraiment mordu, profondément passionné par cet objectif. » À tous égards, Terre des humbles est un travail scientifique, une œuvre d’historien, mais c’est aussi un livre, raconte Gérard Bouchard, qui lui a été inspiré par l’émotion. « À un moment donné, se souvient-il, je me suis aperçu que les acteurs étaient quand même mes ancêtres… Là, ça a changé la couleur de mon encre. »

Ainsi, l’historien et sociologue de 81 ans a fait le choix d’y mettre beaucoup de lui-même, parlant parfois à la première personne, mêlant sa voix et sa mémoire familiale à de nombreux témoignages. « Ça fait partie de l’espèce de conversion qui m’est arrivée durant mon parcours. J’entendais parler ces gens-là, et il fallait que je les traite comme des personnes, avec des sensibilités. Et moi aussi, comme historien, il fallait que je fasse une place à mes émotions. Et d’ailleurs, c’était facile, parce que le spectacle de ce que je voyais, la vie primitive des défricheurs, la pauvreté, la façon dont les femmes étaient maltraitées, tout ça, quand c’est très bien décrit et bien raconté par les intéressés, c’est très émouvant. Et puis, tout ce que je voyais dans les entrevues et dans les fichiers de population, ça me parlait toujours de mes parents. »

Sa sensibilité envers les « humbles », les classes modestes, est à chercher d’abord du côté de ses origines familiales, explique-t-il. Mais c’est également l’une de ses motivations pour devenir sociologue et historien. Il avait cette fois l’occasion de « traduire concrètement » ce qui a toujours été un intérêt et une passion. « Quelque chose qui ne tenait pas vraiment de la science, mais de ma personne, des valeurs qui m’habitaient. De dettes que je croyais devoir aux gens qui nous avaient fait instruire et tous les sacrifices qu’ils avaient faits pour ça. »

Le résultat est fascinant et compose une histoire incarnée et vivante de cette région du Québec, nous faisant prendre la mesure des difficultés inouïes, sur plusieurs fronts, qu’ont eu à affronter les premiers habitants du Saguenay. « Nous savons tous que la vie des défricheurs était difficile, mais nous n’avons pas tous les données orales qui nous la décrivent de façon extrêmement précise. C’est ce que les entretiens permettaient d’ajouter. »

Ces pionniers ont ainsi fait face à plusieurs formes de domination et d’oppression. Liées au régime social et au pouvoir du clergé (dont les femmes ont longtemps été les premières victimes), mais aussi au monopole « sur pratiquement toutes les réserves forestières » exercé par l’entrepreneur et homme politique anglais William Price (1789-1867) dans la région, le poids et la paralysie que cette réalité a fait peser sur la population, de même que la « censure » de la culture populaire par les élites socio-culturelles de l’époque — dont faisaient partie les membres du clergé.

Il résulte d’ailleurs de ce récit, reconnaît Gérard Bouchard, une image « peu flatteuse » du haut clergé, que l’historien tient à distinguer des subalternes, les prêtres, les frères et les religieuses. « Des apôtres, qui ont souvent vécu la même vie que les défricheurs, proches d’eux et solidaires. »

Un parcours emblématique

À la lecture, on comprend vite que le Saguenay était un peu notre Far West : rudesse du territoire, faiblesse des institutions, esprit de liberté et d’entreprise. « Le lyrisme en moins », ajoute l’historien, qui met en valeur dans son récit la profonde quête de liberté qui a animé les pionniers du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Une quête qui « constitue la trame principale » de cette histoire.

Ici et là, également, émergent quelques personnages forts en contraste. Comme ce Joseph-Dominique Guay, dit « Jos-le-Beu », cofondateur du Progrès du Saguenay (ancêtre du Quotidien) et un temps maire de Chicoutimi. Un entrepreneur en série, dont la seule énumération des activités donne le tournis.

Et comme partout ailleurs au Québec à la même époque, les comportements liés à la sexualité, auxquels l’historien consacre tout un chapitre de son histoire des Saguenayens, étaient « l’objet de réglementations très strictes, de surveillances et […] de sanctions sévères dans la collectivité ». L’ignorance sur ces questions était profonde, souligne-t-il. « On ne savait même pas qu’on ne savait pas », lui a raconté une femme. Comme ces femmes intelligentes qui croyaient que l’enfant naissait par le nombril. Une autre forme de violence qu’ont eu à subir les femmes. « Il y a là quelque chose de tragique et d’immensément triste », dit-il.

La présence et la réalité des « marges éloignées », celle des Autochtones de la communauté innue de Mashteuiatsh, ont bien entendu été prises en compte dans cette histoire des Saguenayens. L’historien rappelle que les bonnes relations nouées entre les premiers défricheurs et les Innus ont été mises à mal et se sont « inversées » sous l’influence des élites et de l’Église, mais aussi par les pratiques commerciales féroces de la famille Price et par la création en 1856 de la réserve de Ouiatchouan (le nom qu’elle a porté jusqu’en 1985).

À bien des égards, à la lecture de Terre des humbles, l’histoire du Saguenay apparaît emblématique de la grande histoire du Québec. Une impression que confirme Gérard Bouchard : « C’est parce qu’elle revit, à une autre échelle, exactement les mêmes épisodes : la colonisation, le colonialisme du capital anglo-saxon, l’autoritarisme de l’Église, la résistance des habitants et les défrichements qui continuaient. »

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Titre: Terre des humbles

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