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Impossible de commencer un entretien avec Thomas Schlesser sans aborder le succès retentissant des Yeux de Mona, vendu à plus de 500 000 exemplaires en France et traduit en près de 40 langues. S’attendait-il à un tel plébiscite? « J’ai été très surpris, confie l’auteur depuis Antibes, dans le sud-est de la France, où je le joins en visio. On ne peut pas dire que le manuscrit avait conquis le monde de l’édition française. C’est vraiment Nicolas de Cointet, chez Albin Michel, qui s’est enthousiasmé pour ce texte. Alors que j’étais moi-même pétri de doutes sur la qualité du livre, Nicolas m’avait dit : “Moi, j’y crois pour deux!” » L’auteur réussira-t-il la même prouesse deux ans plus tard avec Le chat du jardinier, roman conçu comme une porte d’entrée vers la poésie? L’avenir le dira!
Le livre s’ouvre sur Louis, jardinier taiseux et à fleur de peau, abattu par la maladie qui touche son chaton, pour laquelle il ne semble pas y avoir de remède. Mais bientôt tout va changer quand ce spécialiste du vert rencontrera une experte des vers, sa voisine Thalie. Professeure de lettres à la retraite, celle-ci vit avec son mari Nikola dans une ancienne magnanerie, un lieu où l’on élevait autrefois… les vers à soie.
Thalie est une véritable tornade de gaieté — c’est d’ailleurs ce que signifie son prénom. Dotée d’une connaissance encyclopédique de la poésie, elle trouve en toute occasion un vers approprié à déclamer, du contexte historique à apporter, une figure de style à expliquer… Porté par le savoir et l’énergie débordante de Thalie, guidé par elle sur les sentiers parfois obscurs de la poésie, Louis s’immerge dans l’œuvre des grands poètes — Rimbaud, Char, Labé, Stampa, Rilke, Ackermann, Éluard, Pessoa, Neruda et bien d’autres —, où il trouve une philosophie pratique, une ouverture sur le monde, un refuge, un plaisir profond.
« Ce qui apporte de la joie à Louis, c’est la capacité d’exprimer les choses, même s’il s’agit d’une peine ou de mélancolie, explique Thomas Schlesser. Cette joie, c’est tout simplement celle de la beauté, de l’expérience intérieure d’une beauté intégrée à son propre corps. Un poème, vous pouvez le garder en vous, le convoquer à volonté, et chaque fois la beauté rejaillit. Nous souffrons tous, mais si vous gardez à l’esprit le poème de Baudelaire, “Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le soir, il descend, le voici. Une atmosphère obscure enveloppe la ville, aux uns portant la paix, aux autres le souci”, c’est là, en vous. Et vous allez déjà mieux, grâce à cette beauté. »
Mettre en mots des sentiments complexes
L’auteur a lui-même éprouvé la consolation et la force que procure la poésie. « Pendant l’adolescence, j’étais un mauvais élève, régulièrement dans les derniers de la classe. Le collège [équivalent du secondaire] a été une période douloureuse. Vers 12 ou 13 ans, j’ai découvert avec Guillaume Apollinaire une porte d’entrée sur la sensibilité et la pensée. C’est lui qui le premier va me faire comprendre que, grâce à la poésie, je vais pouvoir accéder à d’autres mondes et à d’autres manières de m’exprimer. »
Cette première expérience poétique représente un véritable bouleversement pour l’écrivain. « Comme n’importe quel adolescent, j’étais traversé par des tas de sentiments et de sensations nouvelles que je n’avais pas moyen d’exprimer : la naissance du sentiment amoureux, celle de la frustration amoureuse, du chagrin d’amour, de l’envie de vivre, mais aussi de l’envie de mourir… Tous ces sentiments très spécifiques, très contradictoires, qui sont légèrement au-delà des mots, je les trouvais dans les formules poétiques. Par exemple chez Baudelaire, encore lui, qui écrit ce vœu d’une histoire d’amour qui ne va pas se réaliser : “Ô toi que j’eusse aimé, Ô toi qui le savais.” Ou chez Marie de France, qui décrit la fusion amoureuse en ces termes extraordinaires : “Belle amie ainsi est de nous/Ni vous sans moi, ni moi sans vous.” De telles formulations de pensées très courtes, très ramassées, très cadencées — on pourrait en citer des milliers — permettent de donner du corps à ces sensations et à ces sentiments. Et ça a sauvé mon adolescence. »
La poésie, encore d’actualité?
S’il fut un temps où les poètes étaient de véritables superstars, il est désormais révolu. Lorsque je fais remarquer à Thomas Schlesser que ceux qui trouvent aujourd’hui un rayonnement au travers des mots sont essentiellement les rappeurs, celui-ci abonde dans le même sens. « C’est très juste. Ce qu’il faudrait se dire, c’est que la passion des jeunes générations pour le rap et les textes chantés en général — et le goût qu’elles développent ainsi pour les rythmes, les rimes, les mots et les jeux de mots — représente un merveilleux marchepied pour aller vers la poésie. Celle-ci est certes plus exigeante, mais aussi extrêmement gratifiante parce qu’elle est plus riche, plus profonde et plus diversifiée, couvrant un spectre de vie extraordinairement large. »
Bien que la musique tienne de nos jours une place hégémonique et qu’il soit peu probable que la poésie rejoue un rôle central, concède Thomas Schlesser, cela n’a aucune importance. Chacun peut aller « grappiller un peu de jubilation poétique ». Et certains chanteurs sont pour l’écrivain de véritables poètes, citant entre autres Anne Sylvestre, Paolo Conté, Barbara et Richard Desjardins. « “Moi j’ai tant d’amis/Je peux pas les compter/Va-t’en pas/J’ai autant d’amis que mille Mexico.” Quelles paroles magnifiques! »
Un écueil de la poésie, c’est qu’elle est parfois difficile d’accès, nécessitant une grille de lecture et des références que le lectorat actuel n’a pas. À une période où l’attention de chacun est plus réduite que jamais, où les vidéos se consomment par grappes de quelques secondes sur TikTok, le lecteur a-t-il les ressources pour se plonger dans des poèmes ardus? « Pour moi, la poésie est l’outil parfait, parce que c’est précisément une forme courte. Un sonnet de Verlaine, c’est exigeant, mais seulement sur quatorze vers. La poésie est donc justement la combinaison parfaite entre cette nouvelle manière de consommer la vie par fragments d’un côté, et une rencontre avec une culture plus sophistiquée de l’autre. »
Un remède
Thomas Schlesser n’est pas un auteur de poésie, mais il en est un grand lecteur, et vante ses vertus prophylactiques.
Tout comme il est bon pour la santé de consommer cinq fruits ou légumes par jour, lire et même déclamer quotidiennement un poème, pour l’auteur, c’est se faire du bien.
Au Netflix and Chill, Thomas Schlesser préfère substituer la poésie et le jardinage. « Ma préconisation, c’est de cultiver son jardin réel — pas besoin d’un grand jardin, prendre soin d’une fleur en pot dans sa cuisine est suffisant — et son jardin imaginaire, qui est celui des mots, en disant de la poésie. Un sonnet, un seul par jour, ne prend qu’une minute. Et vous verrez, ce sera très satisfaisant. »
Photo : © Pascal Ito






