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Imposture littéraire
Ce premier roman de la plume d’Antoine Dion-Ortega n’aurait pu être plus brûlant d’actualité. Son protagoniste, Augustin Choinière, souhaite plus que tout écrire un best-seller. Depuis des années, le travail d’écriture le taraude, et publier un roman lui semble devenir une réalité de plus en plus inatteignable. Du jour au lendemain, son rêve prend vie lorsqu’il est approché par une compagnie qui souhaite faire paraître en son nom un livre écrit par une intelligence artificielle. Ne sachant trop dans quoi il s’embarque, Augustin accepte, avide de succès et de notoriété. Il faut absolument lire L’homme de trop…
1. Pour découvrir une version contemporaine du mythe de l’imposture en littérature
Dans le domaine littéraire, le mythe de l’imposture ne date pas d’hier! Dès le début du XIXe siècle, le « roman de l’artiste » soulève des réflexions sur le rôle de l’artiste et sur sa capacité souvent remise en question à créer l’œuvre parfaite1. Dans L’homme de trop, Dion-Ortega réactualise avec brio cette thématique, en donnant vie à un personnage souffrant d’un syndrome que l’on connaît tous malheureusement trop bien, celui de l’imposteur. Seulement, dans son cas, nous faisons bel et bien face à un charlatan! Il ne reste qu’à voir comment un personnage à la soif incontrôlable de succès parviendra à vivre sous le poids de ses propres supercheries.
2. Pour se poser des questions éthiques quant à notre utilisation de l’IA
Cette position d’imposteur ne s’est toutefois pas imposée d’elle-même. Dès le début du roman, le narrateur choisit volontairement de vivre la notoriété sous le couvert des mensonges. En observant Augustin Choinière pencher du côté de l’imposture, on peut voir toutes les considérations éthiques qui accompagnent l’utilisation de l’IA défiler sous nos yeux. Dans un monde comme aujourd’hui, dans lequel le recours à une technologie comme ChatGPT semble presque impossible à contrôler, il est primordial de se questionner sur les conséquences de son usage. C’est ce que la lecture de L’homme de trop nous permet de faire, en nous invitant à nous glisser dans la peau d’un homme hanté par la crainte d’être découvert et par son sentiment d’incapacité à être à la hauteur de ce qu’on attend de lui.
3. Pour repenser les cadres et l’avenir de la littérature face aux nouvelles technologies
L’utilisation qu’Augustin Choinière fait de l’IA permet non seulement au lecteur de réfléchir à l’impact de ses propres actions, mais également de s’imaginer ce que pourrait être l’avenir de la littérature face à des technologies en constante évolution. En incrustant un roman artificiel dans les librairies, les bibliothèques et l’imaginaire collectif du monde littéraire, le protagoniste redéfinit les cadres de ces institutions dont les produits et les modes de consommation pourraient changer à tout jamais. En fait, selon Antoine Dion-Ortega, l’ouvrage pose une question très simple, mais primordiale pour l’avenir des livres et de ses créateurs et créatrices : est-ce que la population est prête à lire un livre sans auteur2? Si la réponse est oui, on peut se demander combien de temps encore nos écrivains et écrivaines pourront justifier leur pertinence avant de se faire recaler par les technologies et leur allure accélérée. Elles évoluent si rapidement que, lorsque Dion-Ortega a débuté l’écriture de son roman, il le qualifiait d’œuvre de science-fiction. Il a confié qu’en l’espace de seulement quelques mois, son histoire était devenue « non seulement possible, mais probable3 ».
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1. Bernard Franco, « Introduction : le roman sur l’art, à la croisée de la fiction et du discours critique », dans Revue de littérature comparée, vol. CCCLVIII, n° 2, 2016, p. 131.
2. Sylvain Sarrazin, « Imposture littéraire par IA interposée », La Presse, 2 avril 2025, (en ligne) https://www.lapresse.ca/arts/litterature/2025-04-02/l-homme-de-trop/imposture-litteraire-par-ia-interposee.php
(Consulté le 10 août 2025).
3. Id.






