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Un bouleversant roman sur l’exil, entre l’Italie fasciste et la France des années 1960

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La scène inaugurale installe d’emblée le ton : une attention extrême aux sensations, une écriture visuelle et lente, presque hypnotique. Elena « recrache la fumée, plus claire que le ciel, en fermant les yeux », savourant une solitude fragile, provisoire.

Le récit se déploie ensuite selon une construction éclatée, alternant les années 1960 et le Piémont des années 1930. Cette circulation temporelle n’est jamais gratuite : elle épouse le fonctionnement même de la mémoire, faite de surgissements, de blancs et de retours obsessionnels. L’apparition d’un homme qui l’interpelle — « Elena… est-ce toi ? » — agit comme un déclencheur narratif, rouvrant une faille identitaire profonde. Car Elena est aussi Hélène, épouse et mère en France, et cette dualité irrigue tout le roman.

Dans le Piémont fasciste, la jeune Elena grandit dans un monde rude, structuré par la pauvreté, le travail et la propagande. Petruzzelli restitue avec précision ce contexte historique sans jamais l’alourdir. L’école, les organisations de jeunesse, les primes de natalité composent un décor oppressant où les destins individuels semblent déjà tracés.

Pourtant, l’enfance conserve une part de mythe et de sauvagerie : la forêt, le lavoir, les légendes des lavandières. La scène de la rencontre avec Roberto, d’abord pris pour un mort, est emblématique de cette ambiguïté : « Je croyais que tu étais mort », lui lance Elena, révélant à la fois la peur, l’imaginaire et l’irruption du désir.

Roberto est sans doute l’un des personnages les plus saisissants du roman. Orphelin, fanfaron, doté d’« une belle voix, douce et flûtée », il incarne à la fois l’illusion et la promesse. Sa croyance délirante en un radar humain composé d’aveugles — dont feraient partie ses parents — dit beaucoup de la violence symbolique du régime fasciste, mais aussi de la capacité de l’enfance à transformer l’absurde en récit fondateur. L’interaction entre Elena et Roberto est construite sur des dialogues vifs, parfois heurtés, où l’oralité affleure sans jamais verser dans l’artifice.

Le style de Petruzzelli se distingue par une syntaxe ample, sinueuse, qui épouse les flux de conscience de son héroïne. Les phrases s’étirent, s’enrichissent de propositions descriptives, puis se brisent soudain dans des notations brèves, presque sèches. Cette respiration maîtrisée donne au texte une densité émotionnelle remarquable.

Le vocabulaire, précis et sensoriel, accorde une place centrale aux paysages — mer, montagnes, forêts — qui deviennent de véritables miroirs intérieurs. Les montagnes, par exemple, ne sont pas seulement un horizon géographique : elles cristallisent le désir de départ, l’attente, l’illusion d’un ailleurs salvateur.

Dans la partie contemporaine, la figure d’Erminia, la mère, apporte une tension supplémentaire. Omniprésente, intrusive, elle rappelle à Elena ce passé qu’elle tente d’enfouir. La scène du prospectus de concert, où surgit le nom de Roberto, agit comme une mise en abyme : la musique, la voix, la reconnaissance possible menacent l’équilibre précaire de l’héroïne. Ici, le roman bascule presque vers le tragique intime, celui d’une femme qui constate : « Sa vie aurait dû être différente », sans plus savoir comment.

Une jeune Italienne est ainsi moins un roman historique qu’un récit de fissures : fissures de la mémoire, de l’identité, de la filiation. Par une écriture à la fois charnelle et retenue, Franck Petruzzelli parvient à faire entendre la voix d’une femme traversée par plusieurs vies, plusieurs langues, plusieurs silences. Un texte exigeant, profondément incarné, qui laisse longtemps son empreinte après la dernière page.

Par Victor De Sepausy

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