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«Un lieu ensoleillé pour personnes sombres»: le (mauvais) génie des lieux

 

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L’Argentine Mariana Enríquez évoque la perte et la dégradation en 12 nouvelles inquiétantes entre souvenirs et fantômes.

On se souvient peut-être que Notre part de nuit (Éditions du sous-sol, 2021), épopée familiale punk hallucinée, combinait sur près de 800 pages, à même les ruines fumantes des dictatures argentines, sexe et métaphysique, poésie macabre et maisons hantées, malaxant l’horreur et l’Histoire.

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres (paru en France aux Éditions du sous-sol), qui réunit douze contes de fiction et d’horreur de l’écrivaine argentine Mariana Enríquez, puise aux mêmes sources intarissables et malsaines. Des histoires, comme souvent chez cette émule de H.P. Lovecraft, de Stephen King et de Clive Barker, qui nous promènent une fois encore entre le fantastique et la critique sociale, souvent porteuses d’une charge métaphorique qui évoque traumas ou injustices de la vie contemporaine en Argentine.

Pour cette écrivaine née en 1973 à Buenos Aires, marquée par la dictature militaire argentine (1976-1983), les disparitions forcées, la violence d’État et la peur omniprésente, l’horreur est devenue une langue littéraire pour raconter la perte et la dégradation. Mêlée de récits folkloriques ou populaires, cette expérience se retrouve dans ses histoires, hantées par la violence politique, les traumatismes collectifs et individuels.

Dans ces récits où flotte le fantastique, qui sont plus que de simples histoires surnaturelles, Mariana Enríquez fait émerger le sordide de la vie quotidienne, des inégalités, de la marginalité, comme de la violence intime ou collective. Comme un dérivé du réalisme magique cher aux écrivains latino-américains, mais préférant pour elle-même l’étiquette de weird fiction.

Dans la nouvelle Mes morts tristes, une femme découvre qu’elle possède la capacité de voir et d’interagir avec les fantômes dans un quartier périphérique de Buenos Aires. Lui apparaissent ainsi un trio d’adolescentes assassinées, un cambrioleur mort en chutant d’un immeuble, sa propre mère morte d’un cancer au milieu d’atroces souffrances, « tandis qu’à l’extérieur s’étendent un futur de jeunes morts et une ville qui ne sait plus quoi faire ».

Dans plusieurs nouvelles (Le malheur sur le visage, Julie, La femme qui souffre), la dégradation du corps semble servir de métaphore pour évoquer une certaine idée de la décadence. Ailleurs, comme dans « Yeux noirs », des bénévoles d’une ONG qui distribuent de la nourriture dans des quartiers marginalisés de la ville se retrouvent poursuivis par des enfants aux yeux noirs. « Dépourvus de sclérotique, de pupille, d’iris ; brillants comme de l’obsidienne. » « Il n’existe pas de mots pour exprimer la sensation qu’ils provoquaient. »

La peur peut naître autant de situations familières que d’événements extraordinaires, nous dit l’écrivaine argentine, elle émane du corps, de la société ou de la mort. C’est par cette hybridation étroite du réalisme et du fantastique que Mariana Enríquez parvient à rendre ces histoires particulièrement inquiétantes, nous rappelant une vérité qu’on oublie trop souvent : notre destin à tout moment peut basculer au coin de la rue.

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Titre: Un lieu ensoleillé pour personnes sombres

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