Romans sur scène
La saison hivernale fait la part belle à la littérature. Plusieurs spectacles portent sur scène une oeuvre romanesque, à commencer par celle de Catherine Mavrikakis dans Le ciel est une belle ordure, dont on vous parle en pages 36-37. À l’Espace Go, l’intrigant Le mont analogue, une création multidisciplinaire de BOP, s’inspire du conte philosophique inachevé du poète français René Daumal. Puis, après leur éclatant Soifs Matériaux, Denis Marleau et Stéphanie Jasmin transportent sur scène l’ultime roman de Marie-Claire Blais, Un coeur habité de mille voix. Et c’est l’écrivain célébré Kevin Lambert qui a signé l’adaptation de ce récit évoquant les combats historiques des mouvements LGBTQ+.
Avec Membrane, Cédric Delorme-Bouchard nous fera découvrir, au Prospero, le « premier roman de science-fiction queer en langue chinoise », un récit futuriste du Taïwanais Chi Ta-wei. Le metteur en scène a réuni une excellente distribution.
Après Manuel de la vie sauvage, Duceppe poursuit son adaptation de l’oeuvre satirique de Jean-Philippe Baril Guérard, avec le primé Royal. Cette peinture cinglante du monde des étudiants en droit sera jouée exclusivement par de récents finissants des écoles de théâtre.
Parmi la grande visite qu’accueille l’Usine C — qui inclut aussi l’incandescente Angélica Liddell et son Liebestod —, la lumineuse Dominique Blanc viendra jouer La douleur, l’adaptation cocréée par Patrice Chéreau du récit autographique de Marguerite Duras, tandis que la directrice du lieu, Angela Konrad, conclura sa transposition de la trilogie Vernon Subutex de Virginie Despentes. Après l’impressionnant premier volet, on ne peut qu’avoir hâte de voir l’intégrale de cette ambitieuse fresque.
Répertoire revisité
Au Prospero, La mouette de Tchekhov fait l’objet d’une adaptation québécoise signée Guillaume Corbeil. Catherine Vidal y dirige une alléchante distribution, notamment Macha Limonchik et Madeleine Sarr. Avec Le misanthrope de Molière, au théâtre du Nouveau Monde, Florent Siaud s’attaque à un personnage en qui il voit un écho de l’ère actuelle d’intransigeante polarisation. Il a réuni une belle distribution, dont Francis Ducharme dans le rôle-titre.
Après une mise au monde bien accueillie au Trident à Québec, L’éveil du printemps prend l’affiche au théâtre Denise-Pelletier. Le dramaturge David Paquet et le metteur en scène Olivier Arteau offrent une cure de jeunesse à la fameuse pièce de Frank Wedekind sur l’éclosion de l’adolescence. Le TDP revisite aussi La ménagerie de verre, sensible microcosme familial de Tennessee Williams, dans une mise en scène d’Alexia Bürgerqu’on dit éloignée du réalisme. Parlant d’Alexia Bürger, c’est en mai que Lysis, la fresque féministe qu’elle a écrite avec Fanny Britt, inspirée du Lysistratad’Aristophane, verra finalement le jour, après deux reports covidiens. Au TNM.
Créations à surveiller
À l’Espace Go, Affaires intérieures est le fruit de la rencontre sur scène entre trois intéressantes créatrices : Sophie Cadieux, Mélanie Demers et la musicienne Frannie Holder. Judy, une création de Gabrielle Lessard, aborde l’art comme force de changement à travers le combat féministe pionnier de l’artiste américaine Judy Chicago. C’est aussi au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui qu’on pourra voir la nouvelle pièce de Larry Tremblay montée par son complice Claude Poissant : Coup de vieux, incarnée par un solide quintette d’interprètes expérimentés, dont Sylvie Drapeau.
À l’Espace libre, les grands complices Mathieu Quesnel et Yves Jacques créent et jouent Les ânes soeurs, une comédie traitant justement d’une relation amicale. Autre duo qui s’apprivoise : Bénévolat, de Maud de Palma-Duquet, réunit un prisonnier et l’étudiante qui lui donne des ateliers de français. On pourra découvrir ce texte lauréat du prix Gratien-Gélinas 2022 à La Petite Licorne.
Au Prospero, Le magasin consacre la première oeuvre à titre de créatrice de la douée scénographe Odile Gamache. Un commerce qui ferme est le protagoniste de ce spectacle atypique. Et à La Chapelle, Gabriel Charlebois-Plante (Histoire populaire et sensationnelle) adapte le mythe de Sisyphe dans Cette colline n’est jamais vraiment silencieuse. Un spectacle de la compagnie Création dans la chambre.
Science et machines
Avec La rébellion du minuscule, Aux Écuries, Antonia Leney-Granger rapproche art et science grâce à un genre inusité : du ludique théâtre d’objets vulgarisant la… physique quantique. Dans Cygnes noirs, présenté au Prospero intime par le Théâtre à l’eau froide, l’Allemande Christina Kettering examine les rapports entre humains et machines, via un robot humanoïde qui est aidant naturel.
Benoît McGinnis incarne justement le génial Alan Turing, l’un des pères de l’intelligence artificielle, dans La machine de Turing, qui a valu un prix Molière à l’auteur Benoit Solès. Sébastien David orchestre une première mise en scène au théâtre du Rideau vert.
Basés sur le réel
Certains spectacles prometteurs s’inspirent d’événements ou de témoignages véridiques. Dans la primée Chimerica, la Britannique Lucy Kirkwood (Les enfants, présentée en 2020) explore les relations sino-américaines, en imaginant la quête d’un photographe pour retrouver le courageux manifestant qu’il a immortalisé affrontant les tanks, lors de la répression à la place Tian’anmen. Avec une distribution pour moitié d’origine chinoise, une première chez Jean-Duceppe.
La compagnie présente aussi l’acclamée Moi, dans les ruines rouges du siècle, avec certains interprètes de la création de 2012, dont Sasha Samar, qui rejoue lui-même son récit biographique. Un étonnant parcours dans une Ukraine soviétique en mutation, écrit et mise en scène par Olivier Kemeid. Comédien et auteur se retrouvent également dans La vengeance et l’oubli, pièce sur la relation père-fils inspirée de Hamlet, qui sera créée au Quat’Sous.
Et c’est dans ce dernier théâtre qu’on verra La fin de l’homme rouge, autre pièce ayant pour décor l’effondrement de l’URSS, vu à travers les récits de citoyens récoltés par l’écrivaine nobélisée Svetlana Alexievitch.
La Québécoise Roxanne Bouchard, elle, a recueilli les témoignages de militaires canadiens pour son ouvrage 5 balles dans la tête, adapté à La Licorne. Le spectacle monté par François Bernier aborde notamment l’expérience traumatique de soldats en Afghanistan.
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