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Quatre romans, un essai littéraire, deux de philosophie et deux d’histoire, un récit : dix poches notables à lire en février.
Philosophie. « Le Monolinguisme de l’autre », de Jacques Derrida
Voici une réédition qu’il faut s’empresser de saluer. D’abord parce que les livres du philosophe Jacques Derrida (1930-2004), qui fut de son vivant une star mondiale inspirant aussi bien les penseurs que les danseurs ou les cinéastes, ont souffert de ne pas être disponibles en poche. Ensuite parce que Le Monolinguisme de l’autre (1996) constitue la meilleure porte d’entrée dans une œuvre réputée difficile, mais que distingue son immense puissance intellectuelle et littéraire. Entre « confession animée » et « apostrophe jouée », ce bref essai permet d’aller à la rencontre de Derrida ; de découvrir le ton si particulier qu’il a imposé à la philosophie.
Ce qui est en jeu, c’est d’abord une certaine manière d’inquiéter cette tradition, de dynamiter un à un ses concepts, comme le veut le geste attaché au nom de Derrida : la « déconstruction ». Ici, ce geste est accompli au bord de la langue, à ses frontières introuvables, puisqu’une langue, cela n’appartient pas : « Je n’ai qu’une seule langue, ce n’est pas la mienne », résume le théoricien, en une formule devenue célèbre, mille fois commentée. Cela posé, il peut rôder au milieu de notions qu’il n’a jamais cessé de déplacer – parole, témoignage, promesse, identité. « Notre question, c’est toujours l’identité », ose le philosophe, connu pour ses engagements à gauche.
Mais si Le Monolinguisme de l’autre compte tant, c’est aussi parce qu’il montre les éclatantes contradictions qui ont mis Derrida en mouvement. Ces contradictions sont celles de la vie. Né juif en Algérie, il a connu l’exclusion sous Vichy, puis le départ de son pays natal, et jusqu’au bout les tourments de la « nostalgérie ». Quand il se mettait en colère, on percevait encore son accent. Or, il l’avoue dans ce livre : lui, le déconstructeur de toute généalogie, le dynamiteur de la « pureté » comme fantasme, est demeuré un « puriste » de la langue française : « Je ne supporte ou n’admire, en français du moins et seulement quant à la langue, que le français pur », confie ce « franco-maghrébin exemplaire, mais désarmé », qui aurait voulu rester à la fois « le dernier défenseur et illustrateur de la langue française », son otage universel et son ultime héritier. J. Bi.
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