Source : Le Devoir
En Pologne, où elle est née en 1985, Małgorzata Lebda a publié huit recueils de poèmes, qui lui ont valu maintes récompenses. À ce jour, aucun d’entre eux n’a fait l’objet d’une traduction en français. Il aura fallu que l’autrice signe un premier roman, Vorace, pour que les éditions Noir sur blanc, qui ont un admirable parti pris pour la littérature polonaise, permettent à la francophonie de découvrir cette plume exceptionnelle.
L’action du roman se déroule à Maj, un village fictif qui pourrait très bien, s’il existait, se situer là où habite aujourd’hui l’autrice — c’est-à-dire dans les Beskides, ces massifs montagneux des Carpates à la frontière entre la Pologne et la Slovaquie. Au cœur de la forêt se trouve une vieille maison qui sert de tanière aux grands-parents maternels de la narratrice, une femme qu’on devine dans la trentaine et qui a, il y a plusieurs années, perdu ses parents et sa tante dans une tragédie dont on ne connaîtra pas les détails.
Si la narratrice de Vorace, poète et programmeuse, est de retour — aux sources, aux origines, à la terre et au vivant —, c’est pour accompagner Grand-mère, mourante, mais aussi Grand-père, qui calme ses angoisses en orchestrant d’ambitieuses rénovations. « Grand-père élude la maladie de Grand-mère, les rituels autour de la maladie lui sont étrangers, il ne veut rien savoir ni rien toucher de la maladie, mais il veut pour Grand-mère une maison bien chauffée, c’est ce qui occupe ses pensées. »
Pouvoir guérir
Pour prêter main-forte à la narratrice, il y a son amie Ann, qui n’est pas du coin et qui prépare un doctorat sur la lumière. « Ann est, ici, une clarté. Elle s’intéresse à la lumière, et elle-même est lumière. Elle est arrivée de bon matin, de son pays lointain, dans la chaleur de Maj. Elle porte encore en elle le voyage, des parfums étrangers : le freesia, le patchouli. » Dans cette maison où tout le monde est mal en point, sans parler de la bâtisse elle-même, il est surtout question de la puissance sauvage du vivant, du pouvoir guérissant de la parole et des gestes. « La terre dans laquelle je plonge mes doigts apaise tout ce qui vacille en moi. »
Dans une succession de courts chapitres, des pages qui évoquent les contes de fées, avec tout ce que ça implique d’onirisme et de magie, mais aussi d’ensorcellement et d’effroi, l’autrice déploie une prose singulière, un verbe poétique, une langue truffée de légendes et d’incantations, de rituels et de cérémonies à propos du ciel et de la terre, de l’eau et du vent, de la faune et de la flore, de l’ombre et de la lumière. Vaches, renards, abeilles, chiens, poussins, étourneaux et fourmis… partout des animaux dans ces pages qui leur accordent un rôle crucial, leur reconnaissent une sentience.
Dans ce roman sublime sur la voracité du deuil, vous aurez compris que l’intrigue est plutôt secondaire. Ce qui prédomine, c’est la forme, souveraine, envoûtante, et la prise de parole, engagée, courageuse, éminemment écoféministe. Dans ce qui s’apparente au manifeste d’une sorcière des temps modernes, l’autrice redit l’importance du soin, de la nature, de la sollicitude et de la sororité tout en livrant un vibrant plaidoyer contre les ravages du capitalisme et du patriarcat.
[...] continuer la lecture sur Le Devoir.






