En 2016, on avait demandé à Yann Martel, qui venait de faire paraître Les hautes montagnes du Portugal (XYZ), quel livre il enverrait à Justin Trudeau, qui venait d’être élu premier ministre du Canada. Une référence à l’exercice qu’il avait mené avec Stephen Harper, à qui il avait envoyé tous les quinze jours « un livre réputé faire épanouir la quiétude », accompagné d’une lettre explicative — Mais que lit Stephen Harper ? Suggestions de lectures à un premier ministre et aux lecteurs de toutes espèces (XYZ, 2009).
L’Iliade, avait répondu Yann Martel. « Je viens de le relire, et ça m’a complètement chamboulé », avait-il ajouté dans les pages du Devoir.
Dix ans plus tard, l’écrivain, né de parents québécois à Salamanque, en Espagne, en 1963, nous revient avec Fils de personne, son cinquième roman — qui sort le même jour au Canada anglais, aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie ainsi qu’au Québec en traduction.
Un intervalle que l’écrivain explique par la naissance d’un nouvel enfant, son quatrième, ainsi que par le fait qu’il aime prendre son temps pour écrire. Le succès planétaire de L’histoire de Pi (XYZ, 2003), lauréat du Booker Prize en 2002, a bien sûr contribué, reconnaît-il, à ce « luxe » qu’il peut s’accorder.
Harlow Donne, un étudiant canadien parti étudier pendant un an à Oxford, au Royaume-Uni, va découvrir par hasard sur des tessons de poterie (des ostraca) les fragments d’une épopée inconnue, la Psoade, œuvre perdue — et complètement imaginaire — de Thersite, qui y chante la gloire d’un certain Psoas de Midéa, « fils de personne ». Cette épopée offre, après celle d’Homère, un autre point de vue sur ce long et légendaire conflit de la mythologie grecque.
Ayant laissé au Canada sa femme et sa petite fille, et alors que son mariage se décompose à distance et que la tragédie va s’introduire dans sa vie, Harlow voit sa quête de sens tourner à l’obsession. Tantôt en vers, tantôt sous forme de notes de bas de page, l’histoire se déroule sur deux temporalités, en alternance entre aujourd’hui et hier, c’est-à-dire il y a 3000 ans. Et chaque temporalité a son espace propre dans les pages du roman, ce qui rend possible un dialogue inédit entre le passé et le présent. Libre au lecteur, estime Yann Martel, de comprendre les liens qui unissent les deux parties et de les rassembler à la fin en une seule histoire.
« J’ai grandi avec les mythes grecs, comme bien des enfants, explique Yann Martel depuis Saskatoon, au cœur des Prairies canadiennes, où il vit depuis plus de 20 ans. L’imagination y est folle, les histoires sont crues, les gens sont transformés, ils sont tués. J’avais adoré ça, mais je n’avais jamais lu les textes d’origine, jamais lu L’Iliade ou L’Odyssée. »
En lisant L’Iliade, la première œuvre de langue grecque, Yann Martel s’attendait, il s’en souvient, à tomber sur un grand classique un peu ennuyant, « vénérable, mais un peu dépassé », où tous les personnages sont toujours fâchés les uns contre les autres, mais il a été happé.
Si proche, si loin
Avec ce roman humaniste, thriller intime autant qu’érudit, véritable tour de force, Yann Martel parvient à nous rendre l’Antiquité aussi proche que captivante. Et que le lecteur se rassure : nul besoin d’avoir lu L’Iliade pour y plonger, pour en saisir la pertinence et l’actualité.
L’histoire a longtemps été écrite, on le sait, par et pour les puissants. Mais dans cette version de la guerre de Troie, Yann Martel a tenu à mettre en relief sa dimension politique et populaire. Harlow Donne, le narrateur, voit ainsi dans l’épopée inédite dont il a fait la découverte un « appel radical à l’égalitarisme ».
À cet effet, la forme du roman joue un rôle primordial, puisque les notes de bas de page et les commentaires, relégués en temps normal à la marge (« Les vies que nous vivons tous sont les notes de bas de page d’une histoire autrement plus grande. »), constituent une partie importante de Fils de personne. « Chacune de nos petites vies, collectivement, soutient Yann Martel, forme l’histoire d’un peuple, d’une ville, d’une famille, d’un pays. C’est cette accumulation de petites touches qui crée la toile en entier. C’est important. Ces petites vies que nous avons sont essentielles. » Des allers-retours entre la petite histoire et la grande qui se sont révélés particulièrement stimulants et ludiques pour le romancier.
Difficile ici de ne pas penser à Feu pâle (1962), de Vladimir Nabokov, où les notes érudites et passionnées, hors de proportion, finissent par phagocyter tout le poème. Si Yann Martel reconnaît la beauté de l’écriture de Nabokov, la construction du roman et son propos le laissent plutôt froid.
Mais s’il faut chercher une influence à Fils de personne, elle se trouve plutôt du côté de La divine comédie, croit Yann Martel. Pour l’œuvre de Dante, avec ses centaines de personnages, estime l’écrivain, les notes en bas de page sont aujourd’hui essentielles à la lecture. « C’est un texte, je me rappelle, un peu comme Pale Fire, mais mille fois mieux, que j’avais pris grand plaisir à lire, lisant d’abord le poème et après les notes en bas de page. » C’est ce « dialogue magnifique » qui serait plutôt l’influence de la forme singulière de son cinquième roman.
Un puissant message pacifiste
Les protagonistes de la Psoade y sont « dupés » par leurs rois, et dix ans après le début de la guerre de Troie, ils continuent en nombre « de mourir pour leurs mensonges ». Grecs, Troyens, demi-dieux ou soldatesque, aux yeux de l’auteur de la Psoade : « Ils étaient comme nous, et nous comme eux, tout à fait pareils. » Le roman en ce sens véhicule aussi un puissant message pacifiste.
« C’est l’une des choses que fait l’art. Il nous fait voir la vie par les yeux de l’autre, indique Yann Martel. Il est évident que dans les guerres, on diabolise l’autre, comme aujourd’hui en Ukraine, en Iran, mais ces gens-là ne sont pas si différents de nous. Ils veulent tous donner un sens à leur vie, pouvoir éduquer leurs enfants, avoir un repas sur leur table. On veut tous un peu la même chose. »
Et y a-t-il plus grande douleur que la perte d’un enfant ? C’est un motif qui revient à quelques reprises chez Yann Martel. Le protagoniste des Hautes montagnes du Portugal devait ainsi faire face à la mort de sa femme et de son petit garçon. « Il me semble que l’art émane toujours d’un endroit d’angoisse, de peur face à la vie. L’homme qui serait toujours heureux ne serait jamais artiste. Et, pour moi, le plus grand malheur, c’est la mort d’un enfant », croit Yann Martel, qui rappelle d’ailleurs que la première mort de L’Iliade est celle d’Iphigénie à Aulis.
« C’est une question que je pose dans l’œuvre : qu’est-ce qu’on fait avec la tristesse des mortels ? Soit on écrit une œuvre magistrale comme L’Iliade, soit on se tourne vers la religion et on essaie de mitiger la mort en disant qu’elle n’existe pas vraiment. » Des sujets qui ont toujours intéressé l’écrivain de façon philosophique. « Si on ne se pose pas ces questions, c’est mal vivre sa vie. » Fils de personne est ainsi un plaidoyer vibrant quant à la nécessité des histoires. Pour dépasser la douleur et la perte. Pour affronter aussi notre propre mortalité.
« Une histoire, écrit Yann Martel dans Fils de personne, est une invention jamais terminée. » N’est-ce pas, au fond, ce qui permet aux écrivains d’aujourd’hui de reprendre les histoires d’hier ? « Ce qui est vraiment intéressant avec L’Iliade, ce sont les questions que se posent les personnages, un questionnement qui nous semble tout à fait contemporain : pourquoi lutter, pourquoi vivre ? On sait que la mort rôde, qu’est-ce qu’on fait en attendant ? »
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