Paru en premier sur (source): journal La Presse
« Imaginons une société où on est bien les uns avec les autres. Commençons par l’imaginer. Et peut-être qu’éventuellement, quelqu’un va finir par l’inventer. »
Publié à 0h55
Mis à jour à 6h00
Cette utopie, l’écrivaine montréalaise d’origine palestinienne Yara El-Ghadban l’a imaginée sur la terre de ses ancêtres, aux abords de la mer Morte ; dans un désert de sel où il serait facile de croire qu’aucune vie ne puisse proliférer, et encore moins s’épanouir. Et pourtant, La danse des flamants roses, son quatrième roman, raconte comment une petite communauté a pu voir le jour dans cette vallée, malgré un mystérieux fléau qui a décimé des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants.
À l’heure où les dystopies se succèdent en littérature, ce roman lumineux et poétique nous transporte dans un rêve teinté de rose – rose comme la colonie de flamants qui a trouvé refuge auprès de cette cinquantaine d’êtres humains après l’évaporation de la mer Morte.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas la pandémie qui a inspiré ce roman dont les premières scènes prennent des allures de fin du monde ; c’est plutôt un voyage au Chili, dans le désert de l’Atacama, réalisé peu après la parution de son roman précédent, Je suis Ariel Sharon, en 2018.
« Ce paysage m’a complètement éblouie, se souvient Yara El-Ghadban. C’est un paysage qui est complètement toxique aux humains ; mais il y a des autochtones et des animaux qui vivent là, dont l’une des plus grandes colonies de flamants roses du monde. Tout de suite, ça m’a fait penser à la mer Morte. »
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PHOTO ANAS NASHIF, FOURNIE PAR YARA EL-GHADBAN
Yara El-Ghadban dans le désert de l’Atacama, au Chili, qui a inspiré son roman La danse des flamants roses
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PHOTO ANAS NASHIF, FOURNIE PAR YARA EL-GHADBAN
Des flamants roses dans le désert de l’Atacama, au Chili
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PHOTO ANAS NASHIF, FOURNIE PAR YARA EL-GHADBAN
Les grottes situées juste au sud de la mer Morte, qui ont également servi de décor au roman
Vivre ensemble
Dépossédés de tout, les survivants de cette vallée envahie par le sel deviennent alors « pour une fois égaux », écrit Yara El-Ghadban. Et c’est ce qui leur permet de réussir à faire « ce que le monde entier n’a pas su faire » : vivre ensemble.
Le premier enfant de la communauté à naître, Alef – dont le prénom rappelle la première lettre des alphabets arabe et hébreu –, est le fils d’une botaniste palestinienne et d’un rabbin israélien. Entouré des siens, il grandit, s’instruit et découvre l’amour, ses frères flamants jamais loin.
Des personnages de femmes fortes font par ailleurs figure de leaders au sein du groupe. Comme Amana, la mère d’Alef. Comme Hypathia, nommée en hommage à une grande philosophe alexandrine de l’Antiquité, assassinée par des extrémistes qui n’acceptaient pas sa vision scientifique du monde. Et qui, malgré sa grande sagesse, recèle sa part de mystère et de complexité.
Pour que l’on puisse croire à son utopie, l’écrivaine a poussé ses recherches dans le but de s’assurer que tous les faits soient véridiques, des plantes qui poussent dans la région jusqu’aux phénomènes d’évaporation qui entraînent la création de formations de sel de plus en plus imposantes. Tout cela pour parvenir à en faire « un roman du possible » plutôt qu’un récit fantastique.
PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE
Yara El-Ghadban

Je veux que les gens croient vraiment que c’est possible, une société où les gens vivent ensemble, en harmonie, entre eux et avec les vivants. Pour moi, il fallait que ça soit crédible et plausible, malgré toutes nos failles. C’est possible si on le veut.
Yara El-Ghadban
« C’était très important pour moi aussi de créer une utopie dans laquelle je ne mets pas de côté toutes les erreurs et les défauts de l’humanité, souligne Yara El-Ghadban. C’est ce qui m’a toujours un peu frustrée avec les romans utopiques – qui finissent toujours par devenir une dystopie, d’ailleurs. Je voulais que ce soit une utopie qui prend les humains pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des gens imparfaits, avec des paradoxes, des contradictions. »
Malgré tous ses espoirs dans la possibilité d’un vivre-ensemble, l’écrivaine s’est sentie tellement découragée, en colère et dégoûtée par l’actualité des derniers mois qu’elle a essayé par tous les moyens de changer son roman – qui était déjà terminé – pour y introduire plus de violence et des personnages « maléfiques ».
« Lorsque le génocide à Gaza a commencé, il y a eu un moment où j’ai eu envie de jeter mon manuscrit carrément, confie-t-elle. Mais je dois remercier mon éditeur, Rodney Saint-Éloi, qui m’a dit : ‟Tu as imaginé une utopie, reste fidèle à toi-même.” »
Si écrire est sa seule arme pour espérer un jour améliorer les choses, Yara El-Ghadban se promet de ne jamais baisser les bras. « Ma responsabilité en tant qu’écrivaine, c’est de ne pas céder. C’est d’essayer de nourrir l’imaginaire de possibilités. Parce que si on ne peut pas l’imaginer, on ne peut pas le créer. Alors moi, je vais rêver d’un avenir pour nous », lance-t-elle.
Qui est Yara El-Ghadban ?
- Anthropologue de formation, elle a signé trois romans en plus d’un essai, Les racistes n’ont jamais vu la mer, coécrit avec Rodney Saint-Éloi et finaliste au Prix des libraires en 2022.
- Elle a remporté le Prix de la diversité décerné par Metropolis bleu et le Conseil des arts de Montréal, en 2019, pour son roman Je suis Ariel Sharon.
- Elle a également été lauréate du prix Victor-Martyn-Lynch-Staunton, en 2017, remis par le Conseil des arts du Canada à des artistes en mi-carrière pour souligner leurs réalisations exceptionnelles.
La danse des flamants roses
Mémoire d’encrier
268 pages






