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Un quartier vaut mille mots | Une visite du Beyrouth montréalais

Paru en premier sur (source): journal La Presse

Si les pages du roman à succès Mille secrets mille dangers transportent les lecteurs du Caire à l’oratoire Saint-Joseph, et de Notre-Dame-de-Grâce à Alexandrie, elles nous font aussi découvrir un secteur peu connu de l’arrondissement de Saint-Laurent. Accompagnée de l’écrivain Alain Farah, La Presse est allée visiter le quartier qui l’a vu grandir, le Petit Liban.


Publié à 0h31

Mis à jour à 7h00

Cimetière Saint-Laurent

C’est Téta qui habite l’appartement d’en face et qui ne dit rien, qui ne dit jamais rien, mais m’accueille avec tendresse quand je fuis les cris chez elle.

Extrait de Mille secrets mille dangers

Si le premier lieu visité ne figure pas dans le roman – il apparaîtrait dans le scénario de son adaptation au cinéma, qui sera réalisée par Philippe Falardeau –, Alain Farah tenait tout de même à commencer l’entrevue dans le cimetière de Saint-Laurent, qui, selon lui, incarne l’évolution du quartier et constitue un élément important du roman.

À mesure qu’on s’enfonce sous les arbres, on comprend ce qu’il veut dire. Les pierres tombales grandioses arborant des noms canadiens-français, vestiges des familles fondatrices du village agricole maintenant devenu le Vieux Saint-Laurent, font progressivement place à des sépultures plus récentes, sobres et aux noms grecs, égyptiens, syriens et, évidemment, libanais.

  • Alain Farah au cimetière de Saint-Laurent

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Alain Farah au cimetière de Saint-Laurent

  • Le cimetière de Saint-Laurent qui, selon Alain Farah, incarne l’évolution du quartier

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Le cimetière de Saint-Laurent qui, selon Alain Farah, incarne l’évolution du quartier

« Le livre est un peu une réflexion sur cette espèce de mouvement dans l’histoire du Québec par rapport à l’immigration. Tu le sens même quand les noms commencent à changer [sur les tombes]. »

Une grande partie de la famille d’Alain Farah est enterrée au cimetière, dont son oncle, le père du fameux Édouard, un personnage crucial à l’histoire de Mille secrets mille dangers, et sa bien-aimée Téta, sa grand-mère.

À l’horizon, les « projects » – ces tours d’habitation emblématiques des quartiers modestes – marquent le paysage et délimitent la frontière du Petit Liban.

« Longtemps, on a snobé un peu ce genre de paysage, mais moi, ils m’ont toujours pas mal ému, souligne Alain Farah. Ça vient de là, l’envie d’essayer de les faire rentrer dans la fiction aussi, dans l’imaginaire, de les habiter, de prendre le temps de les explorer. »

Le Topaze

Nous avons grandi ensemble, l’un au-dessus de l’autre. J’habitais au deuxième, lui au sixième. Prendre l’ascenseur seul à sept ans a été l’acte fondateur de mon émancipation.

Extrait de Mille secrets mille dangers

Le professeur de français à McGill a passé ses années formatrices dans un immeuble du coin, le Topaze, où vivait aussi le reste de sa famille, dont son cousin Édouard, l’autre moitié du « duo d’imbéciles », tel qu’il le qualifie dans le roman.

« Si ta vie est faite de centres concentriques, tu arrives au cercle le plus central », explique Alain Farah en décrivant son enfance dans cet immeuble du boulevard de la Côte-Vertu.

  • Alain Farah

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Alain Farah

  • Le Topaze

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Le Topaze

S’il revient souvent dans le quartier, l’auteur n’est revenu dans l’immeuble qu’une fois en 20 ans, pour faire du repérage pour son film à venir. « C’est sûr que rentrer au Topaze, être dans les apparts du Topaze, c’était puissant, parce que je n’avais jamais mis les pieds là depuis la mort de ma grand-mère. »

La plupart de ses proches ont fini par quitter le Topaze pour s’établir ailleurs, mais sa Téta y est restée jusqu’à sa mort. De l’extérieur, il montre l’emplacement approximatif de l’appartement 217. « C’était un lieu important pour moi parce que c’était comme un havre de paix », se remémore l’écrivain. Dans le roman, il raconte qu’il se réfugiait souvent chez elle, d’où ils pouvaient observer le mont Royal et l’oratoire Saint-Joseph.

La vue est maintenant obstruée par d’autres immeubles, mais les sentiments restent.

Centre Côte Vertu

Il me donne rendez-vous chez Jounieh, je me rends là-bas par la 121. Il n’est pas là. J’attends une heure, j’attends deux heures, puis j’en ai assez.

Extrait de Mille secrets mille dangers

L’auteur nous a aussi fait visiter son hanging spot, le Centre Côte Vertu. « Toute notre vie tournait autour de ce centre commercial, explique Alain Farah. Ça, c’est ma plus petite enfance. » Selon lui, les commerces changent de nom et de propriétaire, mais rarement de vocation.

  • Le Centre Côte Vertu

    PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

    Le Centre Côte Vertu

  • Autobus de la ligne 121

    PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

    Autobus de la ligne 121

Le quartier a longtemps été une enclave peu accessible. En 2014, un programme de revitalisation urbaine intégrée (RUI), qui vise les communautés appauvries, a été mis sur pied par des organismes communautaires, la Ville de Montréal et l’arrondissement de Saint-Laurent. Plusieurs consultations publiques ont eu lieu dans les dernières années dont l’objectif était, entre autres, d’améliorer les transports en commun dans le secteur.

Église melkite

En plus, si vous aviez attendu quelques mois, vous auriez pu vous marier dans la nouvelle cathédrale, sur l’Acadie… Somptueuse, dans le style byzantin, avec des dômes en cuivre… Tes propres parents se sont mariés chez les melkites, Alain, quand l’église se trouvait au coin de Saint-Denis et Viger.

Extrait de Mille secrets mille dangers

Nous terminons la visite rue du Liban, à l’orée du quartier, où la communauté s’est mobilisée pour financer la construction d’une nouvelle église melkite, adossée au centre communautaire qui existait déjà et qu’Alain Farah fréquentait dans sa jeunesse.

« Je trouve que ça parle aussi d’une évolution du quartier qui, tout d’un coup, a les moyens de s’offrir les représentations dont il a besoin », souligne Alain.

  • La cathédrale Saint-Sauveur

    PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

    La cathédrale Saint-Sauveur

  • L’entrée du centre melkite

    PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

    L’entrée du centre melkite

Sans stade olympique, gratte-ciel ou étendue d’eau, le Petit Liban peut ressembler à un quartier résidentiel comme tant d’autres, selon l’écrivain qui en est originaire. Pour Alain Farah, le quartier se démarque par les gens qui y vivent et « les histoires qu’on peut raconter ».

« Ce qui les rend vraiment, vraiment uniques, c’est ce que nous, on a vécu dans ces lieux-là. »

Mille secrets mille dangers

Mille secrets mille dangers

L’auteur : Alain Farah

2021, en cours d’adaptation au cinéma

Le Quartanier. 512 pages.
Le quartier : officiellement appelé Chameran, le quartier connu sous le nom du Petit Liban ou du Petit Beyrouth est situé dans le nord-est de l’arrondissement de Saint-Laurent.
Population : près de 15 000 habitants, soit 16 % de la population de l’arrondissement.

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Titre: Un quartier vaut mille mots

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