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Étienne Beaulieu dans l’univers d’Yvon Rivard : Un appartement hors du temps

 

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Au mois d’août dernier, quelques minutes avant de se rendre à la Librairie du Square, rue Bernard, où allait avoir lieu le lancement de son nouveau livre La mort, la vie toujours recommencée, Yvon m’a donné rendez-vous à quelques enjambées de là, chez lui, rue Joyce, dans son vieil appartement qu’il habite depuis des temps immémoriaux. Je suis allé si souvent dans ces lieux que j’ai l’impression de presque entrer chez moi, ou en tout cas dans une caverne que j’ai jadis fréquentée assidûment avec plusieurs autres ours littéraires. Peut-être reste-t-il dans l’air, en suspension, une ancienne version de moi-même qui me ressemble sans doute encore. L’appartement en question n’a pas vraiment changé non plus depuis tout ce temps. Je retrouve les mêmes escaliers interminables où j’ai failli me casser la figure quantité de fois dans le noir quand je partais très tard après des discussions infinies. Les vieux planchers qui craquent à fendre en hiver. Le bureau d’Yvon, toujours en désordre, d’où il sort de ses bibliothèques, en dérangeant les chats au passage, des livres dont plus personne ne parle ou presque et dont il a le secret de nous révéler l’importance inattendue. La table en bois qui a vu toutes nos soirées à parler de Blanchot, Woolf, Handke, Rilke, toute cette constellation de voix littéraires qui semblent accompagner Yvon en permanence. J’ai raconté dans mon dernier livre Un essaim de poussière que c’est là, dans cet appartement, que j’ai eu la chance de rencontrer il y a des lustres les écrivains et amis d’Yvon : Jean-Pierre Issenhuth ou Pierre Vadeboncœur, toute la ribambelle des essayistes québécois qui défilaient à sa table. C’est pour moi un lieu plein d’âme comme il y en a très peu. Oserais-je dire que c’est une sorte de lieu du patrimoine de la littérature québécoise? Nous sommes si peu attentifs et soucieux des lieux de notre littérature que nous laissons partir en poussière ou en fumée ou même en vente de feu autant le manoir de Fossambault d’Anne Hébert et de Saint-Denys Garneau, qu’Yvon aime tant, que la maison de Victor-Lévy Beaulieu ou de Jacques Ferron. C’est aussi ça, l’habitude des ruines, comme le nommait si bien Marie-Hélène Voyer.

Étienne Beaulieu dans l’univers d’Yvon Rivard : Un appartement hors du temps

C’est étrange à dire pour un penseur de l’envergure d’Yvon, mais je l’ai surtout connu au départ comme joueur de tennis. Et un sacré bon joueur de tennis en plus, qui hante encore d’ailleurs les courts d’Outremont où je suis allé jouer encore avec lui tout récemment. Vous dire mon ébahissement à le voir courir comme jadis après chaque balle, monter au filet à la McEnroe ou se maudire avec passion d’avoir manqué une balle si facile. J’ai raconté souvent cette anecdote qui date du temps où j’étais le tout jeune étudiant d’Yvon : après m’avoir écouté pendant trop longtemps dans son bureau du mythique Peterson Hall de McGill (qui n’existe plus, comme nous tous dans peu de temps), Yvon décide sur un coup de tête qu’on s’en va jouer au tennis tout de suite maintenant. « As-tu des shorts pas loin? » J’aimerais avoir en photo la tête que j’ai dû faire devant ce drôle de professeur qui ne répond rien à mon exposé beaucoup trop savant et m’amène claquer la petite balle jaune en guise de premier cours de doctorat. « Regarde la balle, ne pense plus à rien. » Je n’avais jamais touché une raquette de ma vie, mais je suis devenu depuis ce moment un fan fini de tennis, un joueur infatigable, toujours partant pour n’importe quelle épopée tennistique, qui m’a d’ailleurs mené à remporter le tournoi de la ville de Sherbrooke en 2014. Pas mal pour un intello fini non? Tout cela, je le dois à Yvon, à son étrange obsession pour un sport de moins en moins marginal dans notre paysage national. Le tennis m’a sauvé de moi-même, regarder la balle et ne penser à rien m’a permis de sortir de mon labyrinthe intérieur et de lever les yeux vers le monde, de me simplifier, de m’ancrer mieux en moi-même. Yvon avait tout compris dès le départ des couloirs sans fin et invisibles dans lesquels je déambulais depuis des années et dont il a réussi à me faire trouver la sortie grâce au fil d’Ariane d’une satanée petite balle jaune. Je dirais que c’est là l’essentiel de ce qu’il m’a transmis, le reste n’est que littérature.

Photo : © Mélissa Grégoire

Ce magnifique jour du mois d’août où il lance un livre n’est pas banal et reste assez rempli de sens pour Yvon, parce qu’il n’est pas seulement celui d’une rencontre littéraire, mais aussi celui de son anniversaire. Il a 80 ans, toutes ses dents, toujours aussi vif, alerte, sans cesse en mouvement. Keep it moving! répète-t-il souvent. Le mouvement, c’est la vie, ça pourrait être le résumé de la pensée d’Yvon, mais il faudrait ajouter tout de suite : sans perdre de vue le repos logé au cœur de tout mouvement. Il y a tout plein de ces formulations paradoxales, inattendues, qu’Yvon parsème dans sa conversation et qu’il semble avoir mâchouillées pendant des années avant de trouver la bonne formule qu’il répète ensuite à l’infini en la faisant varier de sens en regard du contexte dans une agilité tellement surprenante qui fait oublier qu’on a entendu cette phrase (de Woolf, de Bernanos, de Handke, de Vadeboncœur) des milliers de fois, mais qu’elle semble tout à coup complètement neuve, pleine d’un sens que personne n’avait vu. L’art d’Yvon, c’est aussi cette manière familière de parler du plus profond sous couvert de jaser du beau temps. Tout l’essai québécois se trouve là, dans ce mélange indéfinissable de vie et d’idées, d’ardeur dans la recherche de la vérité et de laisser-être profondément humain. À l’écouter tourner tout ça dans tous les sens comme il sait le faire avec une magie qui lui appartient, je me dis que si je suis autant en vie que lui à 80 ans, j’aurai réussi quelque chose de bon dans ma vie. Durer ainsi dans ce monde plus qu’instable des livres et des idées, c’est une façon de créer de l’être, du sens, de la permanence, de la présence : des mots qui disent si bien ce qu’est l’œuvre d’Yvon à travers le temps et les morts et naissances sans cesse renouvelées. Plus tard, au lancement, à la fin de la discussion avec Mathieu Bélisle, la salle bondée de gens s’est mise à lui chanter spontanément un « Bonne fête, Yvon », comme dans une réunion de famille, manquait plus que le gâteau, parce que, oui, Yvon est un peu le centre mouvant de notre petite famille littéraire. Je pousse un peu plus loin : il est le cœur de la littérature québécoise vivante, en mouvement.

Photo : © Mélissa Grégoire

Je partage avec Yvon son amour infini des chats. Il y a toujours eu des chats dans l’appartement d’Yvon, de toutes les couleurs, mais il me semble surtout noirs ou blancs. Je le soupçonne d’en prendre un soin un peu maladif, de les cajoler à outrance et de leur vouer un culte plus ou moins secret puisqu’il en a parlé dans beaucoup de ses livres, mais aussi parce qu’avec le temps je me rends compte que j’ai des images à n’en plus finir de lui avec sur ses genoux tous les chats qu’il a eus depuis le temps que je le connais. On peut le dire sans se tromper : Yvon est un grand amoureux des chats. Autant des chats qu’il a perdus et qu’il tente de retrouver souvent de façon absurde dans d’autres chats qui leur ressemblent à peine comme dans ses romans, que des chats archétypaux dont il se sert de l’image fixe à la fenêtre pour comprendre ce qu’est la poésie dans ses essais (« Une forme nue contre le ciel »). Les chats hantent les livres d’Yvon plus que toutes les autres présences non humaines, comme les papillons (Le milieu du jour) ou les corbeaux (Les silences du corbeau), qui apparaissent ici ou là. Peut-être ces animaux du silence et de la lumière, compagnons au long cours d’une vie consacrée à la pensée et à l’écriture, sont-ils ses maîtres de l’instant ou encore les gardiens d’une porte invisible qui lui ouvre le sens du présent sur lequel toutes les vérités contraires viennent se briser. Je ne sais trop. Mais je devine à tout le moins l’accointance secrète de la pensée d’Yvon avec ces animaux de la fixité retrouvée au creux du mouvement.

Photo : © Jean-François Vallée

Parmi la non-humanité, il n’y a pas que les présences félines dans l’œuvre d’Yvon. Celles des arbres et des fleurs se retrouvent un peu partout à travers des pages souvent méditatives et pleines de détours de la pensée. Je connais et je lis Yvon depuis assez longtemps pour savoir que les forêts de la Mauricie où il est né forment une sorte de décor inapparent pourtant présent partout et nulle part à la fois à la manière des divinités. Mais il y a surtout l’eau dans la vie et dans les livres d’Yvon : l’eau des rivières (missisquoise par exemple, où il a longtemps eu un chalet), des lacs (comme ceux de son enfance qu’on peut apercevoir dans Mort et naissance de Christophe Ulric) et des étangs (celui d’Outremont, qui se trouve à l’arrière-fond de sa légendaire et intemporelle photo d’auteur) ou encore celle de la mer Atlantique qui donne parmi les plus belles pages de cette œuvre. Il y a évidemment aussi la présence impossible à manquer du fleuve, qui traverse toute sa pensée, sa prose et sa parole si vive. Quand j’ai connu Yvon, il séjournait à Petite-Rivière-Saint-François, à la maison de Gabrielle Roy qui l’accueillait pour une résidence d’écriture. Des années plus tard, il y a eu ce chalet de Saint-Simon (qui se trouve aussi dans Le dernier chalet), c’est-à-dire de l’autre côté du fleuve. Tout Yvon Rivard se trouve dans cette manière de regarder chaque chose sur des rivages opposés pour en voir la différence, mais aussi la complétude et surtout le fait que ces points de vue contraires sont presque toujours indissociables de la chose. Vous avez là, dans son seul nom, ce qu’est un essai authentique. Je trouve très étrange cette façon qu’ont beaucoup d’écrivains de finir par ressembler à leur nom, comme si l’écriture les avait fait s’acheminer vers eux-mêmes et vers une vérité qui les dépasse infiniment. Si le cratylisme fait en sorte que la poésie puisse faire entrer la chose dans le mot qui la désigne, comment nommer cette ressemblance de l’œuvre au nom de son auteur?

Photo : © Mélissa Grégoire

Je me sens parfois très seul dans mon obsession pour l’essai littéraire québécois, mais je sais que ce sentiment est partagé par toute une tribu étrange de ceux qui n’ont pas de tribu et qui se reconnaissent dans cette absence d’appartenance. Les essayistes forment un groupe dispersé et souvent peu enclin à se soutenir mutuellement. Rares sont ceux qui n’écrivent que des essais, le plus souvent c’est en marge d’une œuvre de romancier ou de poète, la demeure principale, que se construit au fond de la cour, dans l’ombre des grands arbres, une cabane faite de bouts d’essais rapiécés et plus ou moins bien agencés. Il y a quelques années, j’ai fait dans L’âme littéraire ce qui s’apparente à un coming out d’essayiste, car, oui, ça prend un courage énorme au Québec d’avouer une passion pour les idées, mais plus encore quand ces idées sont exprimées non pas sous forme de thèse ou de prêt-à-penser académique, mais en suivant le courant continu de la pensée dans une sorte de récit intime qui se métamorphose au gré des circonstances, météo, rencontres ou découverte inattendue d’un livre, d’une voix qui tente de dire sa vérité du moment en suivant ce que lui dicte sa conscience et les modulations vocales ou même musicales de la langue.

Yvon Rivard est sans contredit l’une de ces voix qui me sont chères : ses livres sont placés en centre d’une de mes bibliothèques qui ne contient que des essayistes québécois. Ces hurluberlus sont plus nombreux qu’on pense, ils forment une longue tradition qui va des pionniers que sont Arthur Buies ou François Hertel en passant par les voix prophétiques de la Révolution tranquille des Pierre Vadeboncœur, Fernand Dumont ou Jean Marcel Paquette, suivies de celles de la génération Liberté, dont fait partie Yvon Rivard, en compagnie d’autres qui n’écrivaient pas nécessairement dans la célèbre revue comme Suzanne Jacob, René Lapierre, Monique LaRue, François Hébert, Jean-Pierre Issenhuth et combien d’autres dont je vous laisse compléter le portrait à votre guise. Yvon Rivard a été à la source de toute une génération d’essayistes qui arrive aujourd’hui à maturité, comme Nicolas Lévesque et Frédérique Bernier, Jean-François Bourgeault ou encore Sara Danièle Michaud, Guillaume Asselin, Gabrielle Roy-Chevarier et Filippo Palumbo, bref toute cette génération qui est la mienne et que vous me permettrez, j’espère, d’appeler la génération Contre-jour, du nom de cette revue d’essais littéraires ayant existé de 2002 à 2020. J’ajouterais Jérémie McEwen, Gabrielle Giasson-Dulude, Mathieu Bélisle et de nombreuses autres voix qui se joignent chaque année pour grossir les rangs des essayistes du Québec. Pour cette génération, Yvon Rivard a été et demeurera jusqu’à la fin un contemporain capital.

Photo : © Mélissa Grégoire

Étienne Beaulieu
Cofondateur des cahiers littéraires Contre-jour, directeur des éditions Nota bene et Varia et enseignant de littérature au Cégep de Drummondville, l’auteur Étienne Beaulieu a aussi publié plusieurs essais, notamment L’âme littéraire (Nota bene), Splendeur au Bois Beckett (Nota bene), La pomme et l’étoile (Varia), Les rêves du Ookpik (Varia) et 1508. La traversée du vide (Varia). Cet automne, il fait paraître Un essaim de poussière (Varia), dans lequel il rend hommage aux librairies et aux bibliothèques à travers son parcours de lecteur et sa découverte de l’essai littéraire, qui s’avère pour lui « une manière de lire et de vivre ». Sa rencontre avec l’essayiste Yvon Rivard témoigne d’ailleurs des perspectives essentielles que lui inspire ce genre. [AM]

Photo d’Yvon Rivard : © Dominique T. Skoltz
Photo d’Étienne Beaulieu : © Justine Latour

Palmarès des livres au Québec