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«La civilisation du commentaire»: le démon du commentaire

 

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Pour plusieurs, c’est l’un des fléaux de notre époque. Une sorte de chancre mou du Web, une excroissance incontrôlée du moi, de l’opinion, de la graphomanie tous azimuts. Quand ce n’est pas d’abord, tout simplement, le théâtre d’un massacre de la grammaire et de l’orthographe qui nous pique les yeux.

Mais le commentaire — un texte court de réaction que l’on retrouve sur le Web —, au-delà du fameux « colis livré très rapidement », peut être aussi porteur d’une certaine richesse. Ustensiles, péages routiers, recettes, cimetières, postes de police, livres ou restaurants : tout peut être l’objet d’un commentaire. À sa façon, ce corpus infini est le reflet de la dynamique de nos démocraties.

C’est ce que nous raconte dans La civilisation du commentaire. Portrait de la vie en glose l’essayiste Mara Goyet, née en 1973, enseignante d’histoire-géographie dans un collège de la région parisienne, qui s’est penchée de manière à la fois profonde et légère sur l’univers du commentaire. Pour elle, ce « grouillement collectif », « cette boîte de Petri », a quelque chose de profondément fascinant.

Avec son « goût personnel pour l’infra-ordinaire », un amour pour la forme brève (qui est à ses yeux comme « un bijou qu’on polit »), elle nous livre ici une sorte d’enquête, exposant les multiples motivations du phénomène, décortiquant sa morphologie — nous offrant aussi au passage une sorte de vade-mecum pour la rédaction de faux commentaires. Tout en souhaitant également, explique-t-elle, « sortir l’espace des commentaires de l’opprobre ».

« Plus je vieillis et plus j’ai du mal avec le mépris, avec les automatismes et le fait qu’il y a des genres qu’on trouve lamentables, explique Mara Goyet, jointe chez elle à Paris. Plus je vieillis et plus j’en ai marre aussi du snobisme et du bon goût obligatoire. »

Mais l’autrice, qui a insufflé une belle tonalité ludique à son essai, évoque également d’autres motivations. « On déplore tous le recul de l’écrit et le crépuscule de la rédaction et, en même temps, on a des millions de gens qui écrivent sans arrêt. Il me semble qu’il y a comme une contradiction. C’est d’ailleurs ce qui m’a motivée au début : pourquoi ça ne rend pas aussi un petit peu optimiste ? »

Les commentaires que l’on trouve sur le Web forment ainsi un vaste corpus, pouvant relever autant du haïku (cette forme très brève de poésie japonaise) que du jeu et de l’attention minutieuse au quotidien à la façon de Georges Perec. Inutile de préciser qu’on y trouve le meilleur autant que le pire.

Je commente, donc je suis

Dans Sous le charme du fait divers (Stock, 2016), Mara Goyet s’était déjà intéressée à une autre forme brève : le fait divers. Et tout rapproche, selon elle, ces sujets, qui sont tous les deux en paradoxes.

« Il y a chez moi une attirance pour les sujets en apparence dérisoires ou mal aimés, ou fustigés, les genres mineurs ou critiqués, et j’essaie de voir, dans les deux cas, quelles pourraient être les bonnes raisons que les gens peuvent avoir pour aimer les faits divers ou pour commenter. » Ce sont deux univers qui ont leur propre logique — ou manque de logique —, leur propre absence de hiérarchie, leur propre style, leur propre narration. Il s’agissait aussi dans les deux cas, explique-t-elle, de sortir de la dénonciation unilatérale.

« L’animisme bavard d’un commentaire consacré à une semelle orthopédique, écrit-elle, me donne foi, sinon en l’humanité, du moins en la joie d’être un humain à la con (Montaigne dirait cela plus élégamment). » Cette vision positive du commentaire chez l’essayiste prend un peu le contrepied, il est vrai, de la mauvaise réputation qui colle au genre.

« Pas tout le temps, reconnaît-elle, bien consciente qu’on y trouve le pire comme le meilleur. On est sidérés par la violence, la bassesse et la facilité de certains commentaires, notamment les plus polémiques et, en même temps, il y a quelque chose d’incroyable qui se révèle chez des gens qui aiment décrire un péage, noter une fourchette, qui ont des avis sur un vilebrequin ou un tournevis. Moi, ça me rend plutôt optimiste. »

Car, mine de rien, ce sont des visions du monde qui se révèlent chaque fois, des registres inattendus que l’on découvre. Il y a une richesse à trouver dans cette sorte de roman collectif en train de s’écrire sous nos yeux, du commun qui se crée à coups de commentaires. Quelque chose, en tout cas, estime-t-elle, qui mérite notre attention.

Le commentaire, une avancée démocratique ?

Le repli sur soi, la fin des solidarités traditionnelles, la généralisation de l’écriture : la prolifération du commentaire dans l’espace public est bel et bien le signe d’un âge démocratique. « Après, il y a une petite promesse démocratique, qui est celle d’une humanité qui pourrait s’exprimer et donner son avis. Mais en même temps, il y a une immense déception démocratique. Parce qu’en fin de compte, on fait croire aux gens que leur avis va compter, alors qu’ils sont dans les marges des sites de grands journaux ou des GAFAM. »

Mara Goyet y voit à certains égards une sorte de fausse promesse. « Si on peut espérer que dans les commentaires il y ait moins de lourdeur, moins d’intermédiaires, que ça soit plus de la démocratie directe, en réalité, c’est juste la cacophonie, l’anti-dialogue et la brutalité à tous les étages. » Et surtout, ajoute-t-elle, ça a été vite récupéré par ce que Giuliano da Empoli appelle les « ingénieurs du chaos ».

Relations humaines, éducation, système de santé : on a parfois l’impression que l’explosion des commentaires est un symptôme de la marchandisation générale, comme si nous étions tous réduits désormais à un statut de client. « On a complètement dépassé ça, estime-t-elle. Le commentaire, ce n’est pas que donner son avis, c’est raconter sa vie aussi. Aller chercher un colis est maintenant devenu l’aventure d’une vie, ça rejoint vraiment Perec, c’est étonnant. »

Même si cet univers la fascine et l’enchante souvent, tout n’est pas rose, loin de là, au pays du commentaire. Mara Goyet croit ainsi que « le monde irait sans doute mieux si l’on commentait moins ». C’est-à-dire que le monde irait mieux si les gens arrivaient à vivre leur vie au premier degré, sans avoir besoin de faire des commentaires pour que leur existence devienne une expérience.

Lecteurs pressés, idéologues et malveillants, misogynie rampante généralisée (du moins en France), frustration et ressentiment à la clé : Mara Goyet pense également qu’« on écrirait mieux s’il n’y avait pas la perspective d’être commentés n’importe comment à propos de n’importe quoi, sans aucun critère et sans aucun cadre ».

Il demeure que les commentaires peuvent avoir un effet sur la « vie réelle ». Une sorte de contamination, explique-t-elle, qu’il lui arrive d’ailleurs de voir elle-même en classe, où elle a pu mesurer depuis quelques années une « propension à l’anti-dialogue ».

« On peut l’observer autant à la Maison-Blanche que dans les classes. Trump parle clairement en commentaires, en caractères gras, avec une ponctuation aléatoire et sans aucune hiérarchie, ni cadre commun, ni rationalité. Les invectives, la manière de répondre, de ne pas discuter, de ne pas respecter un cadre, que ce soit de vérité ou de rationalité, oui, on le voit », raconte Mara Goyet, qui constate du même souffle qu’elle a moins d’autorité qu’il y a vingt ans.

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Titre: La civilisation du commentaire

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