Source : Le Devoir
Sous le titre Le livre des vies. Mémoires écarlates, la romancière Margaret Atwood livre un autoportrait vif, ironique et parfois inquiet, où la vie et l’œuvre se répondent sans cesse. De l’enfance dans les bois aux combats du présent, la reine des lettres canadiennes raconte comment se font les livres et à quel coût.
On attendait la grande chronique et l’on reçoit mieux, un magnifique autoportrait en mouvement, nerveux, parfois cabotin, toujours clairvoyant. À 85 ans, Margaret Atwood entreprend de démêler le fil de ses multiples existences — « celle qui vit » et « celle qui écrit », dit-elle —, non pour ériger un mausolée, mais pour éclairer les coulisses de la fabrique romanesque. L’ouvrage imposant, de plus de six cents pages, mais qui se lit d’une traite, n’est pas une introspection mélancolique, mais un atelier ouvert où l’autrice expose ses outils, ses obsessions et ses doutes avec cette ironie sèche qui irrigue toute son œuvre.
Au tournant des années 1960, le Canada littéraire n’est encore qu’une friche à conquérir, privée de structures et de reconnaissance. Avec d’autres, Atwood trace les premières cartes, fonde des revues, des prix, des festivals, des maisons d’édition. Peu à peu se forme une conscience politique, celle d’une écrivaine convaincue que l’indépendance d’un pays commence par la maîtrise de son imaginaire.
Mais le récit démarre loin des salons littéraires, dans les forêts du nord du Québec et de l’Ontario, entre moustiquaires, lac noir et lampes au kérosène. Le père, entomologiste, apprend à regarder le monde à l’échelle d’un insecte ; la mère, diététicienne débrouillarde, transforme la rudesse en éthique de la ressource. De ces étés nomades Atwood tire une double leçon : l’attention au détail — une pierre, un vol d’oiseaux, un mot — et la conviction que la nature, indifférente, forge des caractères. C’est là que naissent les premières histoires, les marionnettes morales, puis les poèmes, « poésie qui fissure le sujet, fiction qui pousse dans la cassure », dira-t-elle plus tard.
La romancière n’édulcore pas la ville retrouvée ni la cruauté ordinaire de l’enfance, matière vive que Œil-de-chat avait déjà transformée en réflexion d’apprentissage. Mais le livre atteint son plein rythme lorsque Atwood se penche sur la genèse de ses grands romans, au premier rang La Servante écarlate, né à Berlin en 1984, avant la chute du Mur. L’autrice y arpente les couloirs du métro, écoute la rumeur d’un monde sous surveillance, perçoit la fragilité des libertés. Elle relie l’Amérique puritaine du XVIIe siècle aux totalitarismes modernes et imagine une théocratie où le corps féminin devient territoire d’État. Le passage où elle décrit comment une scène se déplace, comment un prénom se décide, comment un détail réel s’infiltre dans la fiction, vaut un manifeste sur l’art d’écrire. Quatre décennies plus tard, on comprend pourquoi le costume rouge des Servantes demeure un symbole universel.
Mais la mémoire d’Atwood n’est pas qu’un catalogue d’origines. Elle assume un humour parfois taquin, ces aphorismes en forme de « leçons de vie » glissés entre deux souvenirs ; elle confie aussi ses inquiétudes, comme la montée des autoritarismes, particulièrement chez nos voisins du sud de la frontière, mais aussi la volatilité du débat public, l’oubli historique qui rend certaines dystopies de moins en moins invraisemblables. L’autrice ne plaide pas l’innocence. Quand une tempête médiatique la vise pour avoir défendu la présomption de procédure dans une affaire universitaire, elle décrit — avec la froideur de l’observatrice — l’effet d’étouffement idéologique qui en résulte et comment cette expérience a nourri Les testaments.
Une écrivaine inépuisable
Le livre est également une histoire d’amour, celle de Graeme Gibson, compagnon pendant près d’un demi-siècle, présence tendre et parfois rugueuse, dont la maladie et la mort (en 2019) imprègnent les pages tardives. Atwood refuse la sentimentalité ; elle invente une « conseillère intérieure » pour traiter, à distance et avec pudeur, des dilemmes domestiques, du deuil, de la charge émotionnelle d’une vie publique. Cette voix seconde, mi-sage mi-frondeuse, dynamise la narration et rappelle le principe clé du volume : la coexistence de plusieurs « moi », qui partagent souvenirs et garde-robe, mais pas toujours la même vérité.
On lit ces mémoires comme on lirait un roman d’apprentissage aux chapitres disjoints. Les maisons, les villes, les voyages composent une géographie intime révélant la sociabilité d’une écrivaine longtemps caricaturée en prophétesse austère. La prose, souple, passe du constat clinique à l’éclair de comédie. Atwood sait l’efficacité d’un détail concret. Le livre regorge d’ailleurs de ces micro-scènes qui accrochent le réel sans le figer.
Par endroits, l’abondance d’anecdotes et la tentation du catalogue
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