Source : Le Devoir
Avec Là où tu vas, l’auteur de bande dessinée Étienne Davodeau signe sans doute son œuvre la plus intime. En confiant le cœur du récit à la parole de sa douce, accompagnante de personnes atteintes de troubles neurodégénératifs, le dessinateur français s’aventure sur un terrain où le roman graphique devient un art de l’attention, du temps long et de la dignité.
Quand il décroche le téléphone, Étienne Davodeau est chez lui, fidèle à une géographie qui irrigue depuis longtemps son œuvre. « Je suis dans mon atelier. J’habite au bord de la Loire, dans le vignoble des Coteaux-du-Layon, au sud de la ville d’Angers », lance-t-il en entrevue, à une centaine de kilomètres de l’estuaire, dans ce paysage de fleuve et de vignes dont il tirera d’ailleurs une œuvre à part entière, justement intitulée Loire (Futuropolis, 2023).
C’est depuis cet espace de retrait, loin du terrain qu’il affectionne pourtant, qu’est né Là où tu vas, un livre à part dans l’œuvre d’Étienne Davodeau. Un récit singulier et bouleversant, nourri non par l’observation directe, mais par quinze années de paroles d’un couple échangées à l’heure du dîner.
Car la bande dessinée prend source dans le travail de Françoise Roy, 60 ans, infirmière, reconvertie dans l’accompagnement à domicile dans le Maine-et-Loire auprès de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou d’autres troubles neurodégénératifs, une expérience intime que l’auteur des Ignorants (Futuropolis, 2011) partage avec elle au quotidien.
Presque 15 ans
Le point de départ, raconte le dessinateur, n’a pourtant rien d’un projet prémédité. « Dès les premières semaines, j’ai eu en tête l’idée que ça valait sans doute le coup d’être raconté plus largement. » Sa compagne Françoise venait alors de commencer ce travail d’accompagnement auprès de personnes pour lesquelles la mémoire se dérobe peu à peu, donnant naissance, sans le savoir, à un récit appelé à mûrir longuement avant de trouver sa forme.
Chaque soir, elle lui racontait ses journées. Très vite, l’idée d’un livre affleure, puis se heurte à un refus. « Elle n’avait pas envie d’être un personnage de bande dessinée », confie Davodeau, évoquant aussi la crainte de « perturber l’intimité des gens ». Le projet s’installe alors « en pointillé », revient, disparaît, chemine à bas bruit. « Ça a duré presque quinze ans. »
Contrairement à ses habitudes de documentariste graphique, Étienne Davodeau n’est, cette fois, pas allé sur le terrain. Le choix ne lui appartient pas vraiment. Lorsque Françoise accepte l’idée du livre, une condition s’impose d’emblée : il ne l’accompagnera pas. Chaque jour, elle sera ses yeux et ses oreilles.
« Son métier repose d’abord sur une étape décisive, l’entrée en relation avec des personnes parfois très avancées dans la maladie, qui ont pu perdre le langage. Cela peut prendre des semaines, parfois des mois, et tient à des choses extrêmement subtiles. Ma présence aurait constitué un élément perturbateur », relate-t-il au bout du fil.
La règle est donc claire : rester dans l’atelier et recomposer les scènes « au mot près, au geste près ». Les personnes accompagnées (Mme Petit, qui erre chez ses voisins, M. Saunier, qui ne sait plus qu’il habite chez lui, ou encore Mme Malaud, qui refuse désormais de faire sa toilette) deviennent alors des personnages de fiction, protégés par le filtre du dessin. « Ce sont des gens que j’ai imaginés, mais leurs mots, leurs gestes, c’est exactement ce que Françoise m’a raconté », ajoute le dessinateur.
Cette distance n’abolit pas la proximité, bien au contraire. Le dessin instaure un écart protecteur autour de l’identité des personnes touchées par un déclin cognitif pour lequel il n’existe, à ce jour, aucun remède, tout en préservant une forme de présence sensible, souligne l’auteur. Une main prise, un regard, une posture, la bande dessinée devient alors un art du geste. « Les mouvements, les attitudes, les comportements, ce sont des choses très racontables en image », dit-il.
En donnant à voir ces gestes infimes, Là où tu vas éclaire aussi une réalité largement invisible. L’accompagnement des patients touchés par des pathologies neurodégénératives demeure en effet relégué hors champ, alors même qu’il concerne plus d’un million de personnes en France — et 187 700 au Québec en 2025 — sans compter les millions de proches directement affectés.
« Je peux comprendre qu’on n’en parle pas parce que ça fait tellement peur, on n’a pas envie de parler de ça. Mais l’objectif du livre, c’est d’en parler de façon plus positive en disant OK, c’est très grave, bien sûr, mais il reste des choses à faire. »
Étienne Davodeau rappelle s’être très tôt convaincu
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