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Dans les écoles publiques américaines, des livres disparaissent des rayonnages sans bruit. Des romans, des albums jeunesse, des biographies écrites par des auteurs autochtones – parfois primés, souvent récents – sont retirés, mis sous clé, relégués dans des entrepôts ou simplement jamais achetés.
Depuis 2021, PEN America, organisation de défense de la liberté d’expression et de la littérature, a recensé plus de 22 800 cas de livres bannis dans les écoles publiques américaines. Parmi eux figure une proportion croissante d’ouvrages autochtones, retirés au moment même où le pays continue d’afficher, dans le discours officiel, sa volonté de reconnaître les cultures des Premières Nations.
Derrière les procédures administratives et les mots feutrés de « révision » ou de « protection des élèves » se dessine une réalité plus brutale : empêcher des enfants d’accéder à des récits qui racontent la colonisation, le racisme, la survivance et la présence toujours vivante des peuples autochtones
, explique en entrevue téléphonique Tasslyn Magnusson, conseillère principale au sein de l’équipe Freedom to Read de PEN America.
Le phénomène s’inscrit dans une vague plus large : durant l’année scolaire 2023-2024, 36 % des titres interdits mettaient en scène des personnages racisés ou des personnes de couleur. Mais pour Tasslyn Magnusson, la spécificité autochtone tient à une double invisibilisation.
On pourrait croire que peu de livres autochtones sont bannis parce qu’ils apparaissent peu dans les chiffres. En réalité, beaucoup ne sont jamais achetés. S’ils n’entrent pas dans les écoles, on ne peut même pas les interdire. C’est une censure permanente, une censure douce.
Cette censure par l’absence
touche un corpus déjà étroit. Les statistiques de l’édition jeunesse montrent que les livres d’auteurs autochtones représentent une fraction infime des publications annuelles.
Des ouvrages retirés des bibliothèques scolaires sont exposés lors d’un événement organisé par PEN America, illustrant la montée des bannissements de livres aux États-Unis et la mobilisation pour la liberté de lire.
Photo : Getty Images / Bryan Bedder
Lorsqu’ils parviennent enfin à intégrer les programmes scolaires (Firekeeper’s Daughter d’Angeline Boulley, The Marrow Thieves de Cherie Dimaline, Ceremony de Leslie Marmon Silko), ils deviennent aussitôt des cibles. Les motifs invoqués sont connus : références au racisme, à la violence coloniale, à l’identité sexuelle ou de genre. Une seule phrase touchant ces questions suffit pour retirer un ouvrage de la circulation dans les écoles au nom de l’idée que les enfants ne devraient pas se sentir mal
, souligne Mme Magnusson. Mais ce qu’on refuse surtout, c’est une histoire fidèle.
Nous sommes en train de nous disputer, aux États-Unis, sur ce que signifie être Américain : une nation blanche et chrétienne dominante, ou une société diverse.
Les conséquences sont profondes. Pour les élèves autochtones d’abord, privés de récits dans lesquels se reconnaître. Voir quelqu’un qui vous ressemble dans un livre améliore la relation à l’école, le plaisir de lire, la capacité d’apprendre
, rappelle Mme Magnusson.
Pour les autres aussi, car la littérature est, en principe, un espace sûr pour appréhender l’altérité, poser des questions, comprendre un pays bâti sur la dépossession, précise la conseillère. En retirant ces livres, on enlève aux enfants la possibilité de saisir la diversité réelle de l’histoire américaine.
Un assemblage de couvertures de livres autochtones – romans, albums jeunesse et récits graphiques – parmi les titres les plus souvent ciblés par les retraits dans les bibliothèques scolaires américaines ces dernières années.
Photo : PEN America
L’exemple du livre Unstoppable : How Jim Thorpe and the Carlisle Indian School Football Team Defeated Army est emblématique. Son auteur, Art Coulson, citoyen de la Nation cherokee, a vu l’ouvrage retiré des écoles du comté de Duval, en Floride. Le livre raconte un match historique opposant l’équipe autochtone du pensionnat pour Autochtones de Carlisle à l’académie militaire de West Point.
Rien, en apparence, de subversif. Mais un court texte, en fin d’ouvrage, évoque le système des pensionnats. Ce passage a tout déclenché
, raconte Art Coulson. Joint par téléphone, il parle pourtant de faits historiques, ceux d’enfants arrachés à leurs familles, interdits de langue et de culture, dont beaucoup sont morts sans jamais rentrer chez eux. Si ça choque aujourd’hui, imaginez ce que ça a été pour eux.
Officiellement, le livre n’était pas banni
, mais en cours d’examen
. En pratique, il a été retiré des rayons et stocké dans des entrepôts pendant des mois, indique l’auteur. Nous avons dû aller en justice simplement pour demander quel était le processus, quel était le calendrier. Pendant ce temps-là, les élèves n’y avaient plus accès
, relate-t-il.
D’après le Cherokee, l’impact n’est pas d’abord financier ni même personnel. Je me suis surtout senti triste pour les jeunes. Ils ont besoin de voir le monde entier, pas la version étroite qu’un conseil scolaire voudrait leur imposer.
Derrière ces décisions apparemment locales se dessine un mouvement d’ampleur nationale, observe l’auteur. Il affirme que des groupes militants organisés, comme les très conservatrices Moms for Liberty, diffusent des listes de livres à contester assortis d’argumentaires clés en main et même des modèles de législation.
Art Coulson, auteur cherokee de littérature jeunesse, dont l’ouvrage Unstoppable a été retiré de bibliothèques scolaires en Floride, symbole d’une vague de censure visant les récits autochtones aux États-Unis.
Photo : Art Coulson
Si la Floride et le Texas concentrent une part significative des retraits, la dynamique dépasse largement les frontières partisanes et géographiques, révélant une stratégie coordonnée de remise en cause de la liberté de lire à l’échelle du pays, soutient l’association PEN America.
Même dans des États dits progressistes, on assiste à des pressions, à des auteurs qu’on somme de retirer leurs livres
, alerte de son côté Tasslyn Magnusson. Les lois ne sont pas encore les mêmes, mais rien n’empêche que ça arrive.
Face à cette offensive, les réponses se cherchent. Soutien juridique, mobilisations locales, envoi de livres gratuits par des bibliothèques et des associations, contournements par les réseaux communautaires. Selon la conseillère, l’enjeu est aussi économique et symbolique.
Achetez des livres d’auteurs autochtones, soutenez les éditeurs qui publient ces voix, exigez des législateurs et des éducateurs qu’ils reconnaissent l’importance de ces récits. Sinon, ces auteurs n’obtiendront plus de contrats.
Couverture de Unstoppable, le livre jeunesse d’Art Coulson consacré à l’athlète autochtone Jim Thorpe et à l’équipe de football de la Carlisle Indian School, dont le retrait de bibliothèques scolaires en Floride a cristallisé le débat sur l’effacement des récits autochtones.
Photo : Les éditions Capstone
Blanchir l’histoire
L’expérience de Patricia A. Jackson, enseignante en arts du langage en Pennsylvanie depuis près de 30 ans, éclaire concrètement cette mécanique d’effacement. En septembre 2021, lorsque le conseil scolaire de Central York vote le retrait de plus de 400 ouvrages – un record national –, elle y voit immédiatement un acte politique plutôt qu’une simple décision administrative.
Personnellement, c’était un nouveau coup de stylo de la suprématie blanche pour effacer des gens qui ne leur ressemble pas
, confie-t-elle au bout du fil.
Derrière l’argument administratif, la réalité est, selon elle, limpide : une volonté d’exclure des récits jugés dérangeants parce qu’ils déplacent le centre de gravité de l’histoire américaine. Dans les réunions publiques, cette idéologie se dit à voix haute. Patricia A. Jackson se souvient d’élus scolaires accusant les enseignants de marxisme
et d’endoctrinement, soupçonnés de saper la famille, la religion ou la police.
C’était absurde. Si nous avions vraiment ce pouvoir, nous commencerions par endoctriner les élèves à faire leurs devoirs
, ironise-t-elle.
Mais l’humour n’efface pas la gravité de la situation. Les livres bannis en Pennsylvanie concernaient presque exclusivement des récits autochtones, noirs, LGBTQIA+ ou des œuvres destinées à des enfants, assure l’enseignante. Ce n’est pas pour protéger les enfants. C’est pour protéger une suprématie. Pour blanchir l’histoire afin qu’un seul groupe continue de s’y sentir à l’aise.
La bataille se joue donc autant dans les salles de classe que dans les bibliothèques. Elle dépasse de loin un débat sur la morale ou la pédagogie et engage une certaine idée du pays, de ce qu’il accepte de regarder en face et de transmettre.
Quand on efface les histoires autochtones
, souligne l’auteur cherokee Art Coulson, on n’efface pas la diversité du monde. On empêche simplement les enfants d’y être préparés.
Car dans le silence des étagères vides, c’est une part essentielle de l’histoire américaine qui demeure maintenue à distance.






